LA PORTE
L’HOMME un fredonnement choral accompagne ses paroles et entoure Arya
C’est un soir peu ordinaire. La terre approche, et demain matin Arya foulera la terre de ses ancêtres.
ARYA sur le pont, au Capitaine
Ces étoiles-ci, mon ami, celles qui ont guidé nos pères perdus au fond des nuits sans lunes, celles qui les ont fait rêver et ont nourri leurs légendes… je les rencontre pour la première fois.
LE CAPITAINE
Tu sauras rapidement si elles te reconnaissent ou pas.
ARYA
Je sens déjà chacune d’elles osculter ma peau métisse et apaiser ce crâne, plein d’une mémoire tâchée de sang, de sueur et de la mauvaise foi des hommes.
Le fredonnement s’affirme peu à peu en chant des exilés.
LE CAPITAINE
Tu n’as pas peur que les étoiles soient plus indulgentes que ton peuple ?
ARYA
Non ce n’est pas ce peuple qui me fait peur. Seulement qui je suis par rapport à lui.
LE CAPITAINE
Sois prudente pourtant. L’étoile a continué de briller au dessus de cette côte des esclaves, elle a vu, scruté, immobile et elle n’a pas senti sa lumière s’éteindre. Les hommes que tu vas rencontrer… ceux qui ont échappé aux guerres, aux rafles, ceux qui ont vendu leurs propres frères… ceux encore qui ont fait dos à leurs coutumes quand le Blanc est arrivé et a irradié la terre rouge en criant que rouge et terre étaient sales, grossiers, vulgaires…ceux qui ont souffert, séparés, divisés, et qui désormais se retranchent dans leur colère ou se sont assoupis, lassivement tristes, ces hommes divers, mais tous au raz du sol, n’auront pas la même clairvoyance que les constellations du ciel.
ARYA
Moi la fille d’esclave, je reviens.
Le chant est là, omniprésent..
Together, we may die tomorrow,
We may be beaten to death
We may work till we can’t breath
Huge as this ocean is our sorrow
Dirty like this ship is our pain
So lord we don’t care to die
If you could just try
To preserve and calm down our collective brain
Les étoiles brillent L’aurore les chasse, doucement. La côte. Les cris du port éteignent le souvenir.
L’HOMME
Arya, l’enfant métisse, fille d’esclave mort en révolte. Fille d’exilés. Exilée elle même, en errance entre deux continents. L’un deux, l’Afrique, elle la porte, immense, pleine, fière, dans ses veines et dans sa tête, tressée des récits que son grand-père s’est attaché à lui transmettre jusqu’à ce que la mort raidisse sa langue et couse ses lèvres. Mais cette Afrique, elle ne l’a vu qu’en mots et qu’en rêve, elle l’a touché peut-être un peu quand elle caressait la peau épaisse et noire comme cigarette de son grand-père, curieuse des milliards de ravins, des creux et des lacs noirs sur noir, taillés à force d’années et de travail contraint dans les champs de coton.
Arya descend du bateau. Le brouhaha du port se taît. Elle regarde ce peuple, le sien, oublié. Puis elle voit ce sol qu’elle aurait dû fouler chaque jour, pieds nus, en enfant rieuse. Arya se baisse pour toucher cette terre qui a gardé dans sa poussière l’hémoglobine de ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants qui ont franchi la porte du non-retour. Elle en couvre sa main, elle la caresse, s’agenouille, s’allonge, baise ce sol…enfin. Son sol.
Les regards sont sur elle, l’enfant métisse, l’étrangère. Le silence d’abord. Puis quand elle se relève comme après un sommeil de deux siècles, le bruit soudain, les cris soudain.
UN ZEMIDJAN
Bature, Bature, ça va où ? Montez, montez. Ca va où?
Il veut l’aider à porter son sac. Arya se dégage.
UNE VENDEUSE DE POISSON
Bature, bature, bonjour, comment ça va ? Il faut acheter mon poisson. C’est le meilleur et le moins cher, ici. Bature, il faut acheter.
UNE JEUNE FEMME, avec, au dos, son enfant
Bature, bature, je peux toucher ? elle désigne la peau de l’avant-bras d’Arya. Comment je fais pour être comme vous. Il faut m’acheter la crème, là. Je peux toucher encore. Touchez mon fils, s’il-vous-plaît, belle, très belle dame. Touchez sa tête s’il-vous-plaît. C’est pour qu’il vous ressemble plus tard. Je peux toucher les cheveux aussi?
Arya voudrait pleurer.
ARYA
Mais pourquoi tu fais ça? Tu es magnifique toi-même et tu te défigures! Laisse-moi. Aime-toi.
LA JEUNE FEMME avec un grand sourire
Bature, prends mon fils, il faut l’amener chez toi.
UNE VENDEUSE A L’ETALLAGE
Des tomates, Madame. Il y a les tomates, les oignons, les avocats, les ananas…. Il y a tout et c’est pas cher pour vous, spécialement pour vous. Venez, venez voir. Elle lui saisit la manche.
Arya, tombe, inconsciente.
Une femme, qui avait assisté à la scène de loin, écarte la foule et rejoint le corps inerte.
LA FEMME
Mais faites place voyons. Qu’est-ce que c’est que ces manières, même ? Eloignez-vous d’elle, enfin ! Laissez-la respirer ! Apportez de l’eau, là… Personne ne remue. Et vite!
Une petite fille se désigne et va chercher une calebasse pleine d’eau.
L’ENFANT
Tenez Tantie. C’est pour la belle dame.
LA FEMME
Merci ma fille.
La femme verse de l’eau sur le visage d’Arya. L’attroupement s’est déjà un peu dispersé. Arya ouvre les yeux. Faiblement.
LA FEMME
C’est que c’est pas costaud ces bêtes-là. Bonne arrivée petite. Il va falloir te reposer un peu. D’où viens-tu, comme ça ?
ARYA
Du Brésil. J’ai eu deux mois de navigation pour arriver ici.
LA FEMME
Tu as le luxe de faire le chemin-retour, c’est bien ça ?
ARYA
Oui mon grand-père est mort deux mois avant mon départ. C’est lui qui m’a suggéré d’aller fouler la terre de mes ancêtres. Il disait toujours « Pour savoir où tu vas, il faut connaître d’où tu viens. » C’est la dernière phrase qu’il a prononcée en regardant le monde avec des yeux vaillants.. Certains proches, présents aux funérailles, l’ont entendu chuchoter inlassablement cet adage alors même que son corps était jauni, son visage rendu comme cire, par trop de jours sans vie.
LA FEMME
C’est bien ma fille. Mais avant d’essayer de reconquérir ta terre, et qu’elle t’accepte comme l’une des siens, il va falloir te reposer. Ca peut aller, tu peux te lever ? On va manger la pâte chez moi. J’ai préparé ça hier et j’avais peur qu’elle se gâte si personne ne m’aidait à la manger.
ARYA
Vous vivez seule ?
LA FEMME
Oh non il paraît que mon mari traîne encore le quartier quand il fait sommeil sur toute la ville Il colle son oreille à notre porte d’entrée pendant plusieurs minutes, tout immobile. C’est pour vérifier que je respire aussi fort que du temps ou nous partagions le lit, certains m’ont dit. En tout cas, quelqu’un veille sur moi et m’aime encore assez.
Elle sourit. Ses incisives sont si écartées qu’une langue de bœuf pourrait passer dans l’embrasure.
Elles marchent bras dessus, bras dessous quand soudain, des coups de burin brisèrent leur sérénité. Des coups de burin, cadencés, qui inventent leur temps, leurs propres secondes. Ce rythme éveille Arya, dont le souffle calque les claquements. Son regard cherche et trouve la source. Deux artisans sculpteurs sont à l’œuvre, sous un abri à la sortie du « marché ». Arya se précipite, laissant perplexe la Femme.
ARYA
Bonjour Messieurs.
LES SCULPTEURS, en chœur
Bonsoir Bature, comment ça va ?
ARYA
Ca va très bien et vous mêmes ?
LES SCULPTEURS, en chœur
Et le séjour ?
ARYA
Tout juste commencé, à vrai dire; mais déjà dense comme igname pilé.
LES SCULPTEURS, tordus de rire
Tu connais igname, tantie ? Séjour dense comme igname pilé ?
ARYA
Oui je connais igname. Igname frit, igname bouilli, igname pilé. Ma mère nous en préparait les jours de fête quand j’étais petite.
LES SCULPTEURS
D’accord ma fille ! On voit mieux qui tu es maintenant. Tu vas dormir à quel hôtel ?
ARYA
Je ne suis pas ici pour aller à l’hôtel. C’est ma famille ici, je dois dormir chez ma famille.
LES SCULPTEURS, tordus de rire
Ah bon mais tu sais, y’a cafards et trou au sol pour chier ! Odeur de merde, grouillement d’insectes. Rires. L’eau est brumeuse comme pisse de chèvre, le sol gris, en béton armé, froid comme la mort. La poussière s’installe tous les jours un peu, elle se couche doucement et il faut la chasser, inlassablement, au balai de raphia, le dos plié, le ventre collé aux cuisses. Le four c’est charbon braisé. Si ta famille est pauvre, ce sera natte tressée étendue au sol pour dormir, à six ou sept dans la même pièce, sans vent, sans autre air que les souffles chauds et râpeux des dormeurs. Alors ? Nouvel éclat de rire.
ARYA
Ca m’est égal. Je préfère oublier mon matelas, mon frigo et mon gaz pour un temps et ne pas oublier de rencontrer mon peuple.
LES SCULPTEURS, tout sourire.
Ah Bature ! Bon il faut acheter quelque chose. C’est beaucoup de travail tout ça et c’est de l’artisanat traditionnel.
ARYA
Ce masque-là. Racontez-moi son histoire.
LES SCULPTEURS
Quelle histoire ? Eh Bature, c’est un masque traditionnel voilà tout.
L’HOMME
Arya se met à raconter en place publique face à ces hommes qui ne l’ont pas comprise, l’histoire de ce masque, les secrets de ce peuple, jusqu’aux mystères les plus interdits. Pourquoi cet œil si profond, ce bois si poli, puis cette partie si rugueuse ? Pourquoi ce sourire figé, cette ride, cette boucle ? Voyez la foule qui s’est approchée, interloquée : comment une peau claire, une mulâtre, pourrait-elle être plus semblable à nous que nous-mêmes ?
Arya s’est mise à chanter doucement et la Femme et la petite fille qui lui avait servi de l’eau, entonnent avec elles. Quand elles eurent fini. Un silence dans l’assemblée avant que chacun, précautionneusement, ne retourne à ses affaires.
Certaines choses ont oublié de tourner rond sur l’écorce concave de la planète.
SCULPTEUR 1
Non mais qu’est-ce qui t’a pris de parler comme ça de notre travail devant tout le monde ?
SCULPTEUR 2
Et qui es-tu pour savoir mieux que quiconque l’Histoire et humilier notre travail, et dévoiler notre peuple, le faire nu et proche et prêt à se faire violer ?
SCULPTEUR 1
Hein, parle donc, Bature ? Quel est ce dieu immonde qui t’envoie ?
SCULPTEUR 2
Et vas-tu au moins, en guise de réparation, nous acheter ce masque que tu sembles connaître comme ton propre fils ? Hein Bature, il faut acheter si tu ne veux pas vexer nos dieux trop avant.
LA GAMINE
Vous n’êtes que des gros méchants, imbéciles. Elle vient de parler de votre travail si joliment et vous la disputez.
LA FEMME
La petite a raison. Vous avez été blessés dans votre orgueil et maintenant vous pensez redorer la fierté craquelée en la faisant payer. Non mais vous n’avez pas honte. La moindre des choses serait de lui offrir ce masque qu’elle connaît bien mieux que vous-mêmes qui l’avez pourtant enfanté du tronc. Pères irresponsables, la Bature sera une bien meilleure mère. Offrez-lui donc ce masque !
SCULPTEURS
Maman, maman, il ne faut pas s’énerver comme ça. Nous sommes mécontents parce que notre peuple a des secrets qu’il doit préserver s’il ne veut pas mourir. Et qu’est-ce qu’elle fait la Bature ? Elle arrive sur le marché et elle crache ces vérités comme la mitrailleuse des Blancs.
LA FEMME
Elle a sans doute manqué de tact mais elle vient d’arriver et ne connaît pas encore nos manières. Cependant, l’étendue de son savoir montre que nous n’avons pas affaire à une descendante d’esclaves ordinaire. Alors mon fils, tu vas me faire le plaisir d’offrir ce masque sacré à Bature…
ARYA
Je m’appelle Arya.
LA FEMME
Tu vas offrir ce masque à Arya et lui faire le plaisir de la considérer comme l’une des tiens, Adja-Fon, mieux que toi-même.
Les sculpteurs se concertent du regard.
SCULPTEUR 1
Très bien. Tenez Mademoiselle. Il lui tend le masque. Excusez-nous pour notre emportement mais comprenez l’étrangeté de votre discours. Vous avez suscité beaucoup de crainte dans toute la place. Prenez garde.
ARYA
Merci beaucoup. Je vous reverrai sans doute bientôt. Vous faites du bon travail.
Arya, la Femme et la gamine s’éloignent ; les artisans sont laissés, perplexes, à leurs burins, couteaux et bouts de bois. Clap pop clap pop
ARYA
Cette petite, c’est votre fille.
LA FEMME, tout sourire
Ho non! Mes enfants à moi sont plus vieux que toi! Cette gamine, là, elle a amené la calebasse pleine d’eau pour te réveiller de ton malaise quand la foule te mirait, pensive, les bras lourds, la bouche creuse.
ARYA
Oh c’est donc ça ! Merci ma chérie, j’avais raison de te sentir bienveillante.
LA GAMINE
De rien, Madame, c’est gratuit.
ARYA
Tu dois m’appeler Arya. Et puis je tiens à t’offrir ce bracelet pour te remercier de m’avoir sauvée. C’est une protection que mon grand-père m’a donné quand j’avais ton âge et que je souffrais d’une fièvre étrange et menaçante.
LA GAMINE
Oh merci, c’est trop. Merci, hein.
ARYA
Non, c’est toi que je remercie. Sincèrement.
Les trois femmes comme une seule et un bonheur.
LA FEMME
Voyons si vous connaissez cette vieille chanson.
Elle se met à chanter, accompagnée de la petite. Après quelques notes, Arya entonne et chante dans la langue.
LE TRÔNE
Le roi et l’un de ses nombreux amis. Une fin de repas. Des cure-dents rudement plantés dans les gencives.
L’AMI
Je voulais vous informer d’une rumeur surgie du port hier matin.
ROI
Je vous écoute.
L’AMI
J’y porte moi-même grande créance car ceux qui me l’ont rapportée sont les premiers concernés et sont hommes de confiance, mon Altesse.
Le roi le somme d’un bref mouvement de tête et d’un claquement de paupières, de poursuivre.
L’AMI
Ce sont les deux sculpteurs de la cour, mon Eminence.
ROI
En effet, ces deux-là sont dignes de toute la confiance que le royaume peut déposer en ses plus fidèles sujets.
L’AMI
Je suis heureux que vous approuviez ma position.
ROI
Je l’approuve et porterai l’attention qu’il convient aux propos de ces deux membres de la cour. Poursuivez donc.
L’AMI, se grattant la gorge et forçant sa déglutition.
Bien. Il s’est passé une chose inédite hier matin, à la sortie du marché du port.
ROI
Mais encore, mon ami, allez plus avant je vous prie.
L’AMI
C’est-à-dire que jamais chose pareille ne s’était produite.
ROI
C’est en effet la définition exacte d’une « chose inédite ».
L’AMI
En effet. Eh bien une étrangère, claire de peau, de toute évidence mulâtre, est arrivée hier matin au port par bateau.
ROI
Quelle coïncidence inédite. Par bateau, dites-vous?
L’AMI
Oui, un navire brésilien. La Bature est passée par le marché et elle est tombée inconsciente devant une vendeuse de tomates.
ROI
La chaleur, le soleil, le bruit. Corps fragile de blanc.
L’AMI
Une vieille folle et une gamine placée sont venues à son secours. Quand la Bature a repris ses esprits, elles se dirigeaient vers la sortie du marché quand, soudain, elles ont fait face à l’atelier de nos deux sculpteurs.
ROI
Grand dieu mon ami, je sens mon cœur s’emballer.
L’AMI
Oh mais ce n’est pas tout, votre Altesse, prenez garde. Arrivée devant l’atelier, la Bature n’a d’yeux que pour le masque sacré de notre royaume, le grand modèle. Les salutations et promotions des deux artisans n’y font rien, elle scrute l’œuvre et finit par dire « Racontez-moi l’histoire de ce masque. »
ROI
Je frôle la syncope.
L’AMI
Les artisans, en loyaux serviteurs du roi, n’ont pas fait offense à nos coutumes et se sont tus quant à l’histoire de notre masque.
Le roi empoigne un éventail et le secoue violemment.
L’AMI
Mais voilà que la Bature se met elle-même et en pleine heure d’affluence du marché, à chanter les moindres détails, les moindres recoins, les moindre poinçons de notre masque et, par là, un partition immense et cachée de notre royaume.
Le roi a cessé de battre l’éventail.
ROI
Vraiment ? Comment cela la partition ? La partition?
L’AMI
La partition.
ROI
Nous parlons bien de la même chose mon frère ?
L’AMI
De la même chose mon Roi.
ROI
En effet, la chose est inquiétante. Le mieux à faire, le plus prudent du moins, est de mettre la main sur cette étrangère inadéquate, et de l’isoler le temps d’une enquête que vous dirigerez vous-même. Je veux savoir qui est cette femme, pourquoi elle vient chez nous en maîtrisant notre peuple par son savoir, si ses intentions sont bonnes ou mauvaises, et enfin si elle représente un danger pour le royaume et pour mon trône.
L’AMI
Ce sera chose faite sous peu mon Altesse.
ROI
Fort bien. Il faut me laisser maintenant.
L’AMI
Hmm. La Bature, je l’isole dans la suite diplomatique.
ROI
Mais enfin, qu’est-ce qui vous siropte la tête comme ça mon frère. Quelle discrétion que la suite diplomatique, mais enfin ! Déposez-la dès cette nuit et dans le plus grand silence dans une cellule de la prison.
L’AMI
Dans la prison mon roi ?
ROI
Dans la prison. Prenez toutefois grand soin de vider la cellule. Qu’elle y soit seule et correctement. Offrez-lui également le repas et excusez le roi pour cette mesure sans élégance mais nécessaire pour la sécurité et l’intégrité du royaume.
L’AMI
Bien votre Altesse. Je vais demander à partir.
ROI
Non, c’est moi-même qui vous demande de me laisser.
L’ami quitte le roi
Sodabi !
Le roi quitte le salon.
L’HOMME
Cette nuit-là, l’ami du roi se rendit à la case de la vieille femme. Un vieillard gris comme cendre, et dur comme pierre avait déposé sa tête contre la porte de la case. Il écoutait les le souffle de sa femme et c’était pour lui une délectation sans nom.
L’ami du roi le prit pour un garde et l’étrangla. La case était simple. Une seule pièce. L’ami du roi entra. Dans la pénombre, il distingua une rangée de calebasses, un autel, et les souffles de trois femmes. Elles dormaient, pliées sur une unique natte de raphia. Arya, plus claire, se confondait moins avec la nuit. Il fut aisé de la saisir, de la glisser sur son épaule et de l’emmener ailleurs, loin de ses amies. En terre étrangère.
Comme si son esprit rêveur avait pressenti la douleur de l’événement, son corps enfouit Arya dans un sommeil profond et quarante-huit heures durant, elle n’ouvrit l’œil, à l’écart de la surface lacérée.
A son réveil, Arya avait mal aux reins. Aucune natte sous son corps, aucune amie à ses côtés. Plus de calebasse, ni d’autel, seulement quatre murs méchamment gris, une fenêtre cruellement petite et barrée de fers.
LA CELLULE
Arya se réveille dans sa cellule de prison. Panique.
ARYA
Il y a quelqu’un ? Mon dieu, quelqu’un? Où suis-je? Qu’est-ce que je fais ici? Où sont passées mes deux amies ?
UN GARDE il a ouvert une petite lucarne qui lui permet de voir toute la cellule. Arya, elle, ne peut distinguer que ses yeux.
Bonjour Bature. Bien dormi, dites-moi. Ca fait maintenant deux jours que vous êtes arrivée ici et voilà que c’est la première fois que je vous vois debout.
ARYA
Deux jours, dites-vous ? Expliquez-moi tout de suite ce que je fais ici.
UN GARDE
Je suis tenu au secret Bature.
ARYA
Je suis en prison ?
UN GARDE
Hmm.
ARYA
Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Silence. Le garde avait même quitté la lorgnette. Je vous en prie, dites-moi quelque chose.
UN GARDE
Bon. Ca remue,et son museau réapparaît. Vous m’avez l’air sympathique. Raclement de gorge. Tout ce que je peux vous dire ma demoiselle, c’est que le Roi Otundé en personne a réclamé votre incarcération. Vous avez récolté sa défiance quant à l’objet de votre visite au royaume du Dahomey après votre discours sur le masque sacré, hier matin au marché.
ARYA
Quoi ? Il me considère comme une menace?
UN GARDE
C’est en prévention mademoiselle. Une enquête va être réalisée sur votre personne.
ARYA
Mais pourquoi ne pas me demander directement. C’est absurde.
UN GARDE
Je ne peux pas vous en dire davantage, Bature. Mais comprenez que si l’on vous soupçonne d’être venimeuse comme serpent, on ne peut que redouter votre langue.
GARDE 2 arrive.
La Bature a une visiteuse.
ARYA
Pardon, mais je m’appelle Arya.
GARDE 2
Acceptez-vous la visiteuse ? C’est une gamine un peu sale qui dit être votre amie.
ARYA
Oh oui bien sûr, qu’elle vienne.
Garde 2 part chercher la gamine.
GARDE 1
Vous avez déjà de la visite. Les autres prisonniers n’ont que rarement des nouvelles de l’extérieur. Et si on vient les visiter, on reste de part et d’autre d’une grille, on n’a pas le droit de se toucher, ni d’enchaîner plus de cinq phrases, sinon le compteur bat de sa chicotte et le dos brûle pour trois jours.
Garde 2 revient accompagné de la gamine. Elle porte un gros djembé dans ses bras frêles.
L’ENFANT
Bonjour Arya. Elle affaisse son buste et sa nuque en guise de révérence.
ARYA
Bonjour, Awao. Comment ça va?
L’ENFANT
Oh, ça peut aller. La vieille et moi, nous inquiétons beaucoup pour vous. Sous le choc de votre disparition, elle a remué soleil et poussière pour vous retrouver. Quand enfin le griot a informé la ville de votre emprisonnement, la colère et la tristesse ont remplacé la peur, ses jambes et son souffle se sont coupés et elle n’a pu se relever depuis, engluée à la natte, bavant de fièvre. Et elle marmonne aussi, comme une vieille folle, que son cœur, son mari, son amour, ont été soustraits au monde visible en même temps que vous.
ARYA
Oh non, la pauvre. Tu dois la rassurer, tu m’entends Awao. Dis-lui bien que je sortirai bientôt d’ici et que je l’aiderai à retrouver son maraudeur de mari. Tu lui diras, hein, petite ?
L’ENFANT
Oui, bien sûr. Tenez, elle m’a confié ceci pour vous. C’est un djembé. Et moi qui n’ai rien, je vous apporte deux mots, les deux plus beaux mots du monde, ceux que j’ai gardés avec moi après la mort de mes parents : amitié et fraternité, « wagnigni » et « gbédokpo ».
ARYA
Merci Awao. Merci. Et remercie la vieille pour moi. Quel est son prénom d’ailleurs, elle ne me l’a jamais dit.
AWAO
A moi non plus elle n’a jamais voulu le dire. Elle aime bien être vieille et c’est tout. Comme un corps creux qui abrite toutes les vieilles du monde et pas de nom dessus, pour n’en oublier aucune.
ARYA, un sourire triste
D’accord. Tu la remercieras. Et merci à toi Awao, merci pour ta visite et pour ces magnifiques “wagnigni” et « gbedokpo ».. Elle regarde le poignet d’Awao. Ca me fait plaisir que tu portes ce bracelet.
AWAO
Oui, j’aime bien aussi. Et ça vous rend moins loin de moi comme ça. Je vais demander à partir, Madame.
ARYA
Arya ! Oui bien sûr, tu peux y aller. A très bientôt et embrasse la vieille pour moi.
La petite sort de la cellule. Arya se retrouve seule à nouveau.
GARDE2
Eh Madame, vous avez une nouvelle visite. Un drôle de bonhomme aux yeux brillants comme eau de mer au soleil. Long et frêle comme anguille.
ARYA, qui a retrouvé le sourire
Oui, c’est le capitaine qui m’a amenée ici. Quelle chance qu’il soit encore sur terre et qu’il pense à moi.
GARDE 2
Je le fais venir donc ?
ARYA
Evidemment.
Arya apprête ses cheveux et cherche un miroir en vain. Elle voudrait ensuite passer un coup de balai et dépoussiérer la case vide mais elle ne trouve rien d’autre que son corps.
Le Garde 2 introduit le Capitaine dans la cellule d’Arya.
ARYA
Bonjour Capitaine. Comment allez-vous ? Votre visite me fait tellement plaisir.
CAPITAINe
Je vais bien ma belle Arya. C’est plutôt à vous qu’il faut demander ça.
ARYA
Les gens que j’aime viennent me voir. Même le froid de cette cellule ne peut pas geler un cœur si ravigoté.
CAPITAINE
Dès que j’ai appris la nouvelle j’ai couru jusqu’ici. J’ai vu une petite gaillarde sortir de la prison. Je ne dois pas être le seul à penser à vous.
ARYA
Grâce à Dieu.
CAPITAINE
Je ne peux pas rester avec vous beaucoup plus longtemps. Mon bateau reprend la mer dans moins d’une heure.
ARYA
Oui, je comprends. J’espère seulement vous revoir un jour, à l’air libre, le corps et le cœur déliés. Nous nous reverrons, dites ?
CAPITAINE
Pour un capitaine, les promesses au monde terrestre sont difficiles à prononcer, ma belle amie. Mais je suis certain d’une chose, c’est que vous m’accompagnerez sur une autre de mes traversées, plus belle, plus longue, la pont résolument tourné vers demain.
Mais en attendant ce jour, prenez cette maracasse. Elle est modeste, mais elle me fait penser au ressac de la mer quand elle est d’humeur douce. Et j’y ai gravé ces deux mots qui vous porteront toujours un peu : « amizade » et « fraternidade ». Amitié et fraternité.
ARYA
Merci Capitaine. Je n’oublierai rien. A bientôt.
CAPITAINE
A bientôt Arya, prenez soin de vous et gardez courage.
De nouveau seule.
ARYA
Grâce à vous.
L’HOMME
A chaque heure que faisait le vent, Arya recevait un nouveau visiteur, qu’elle avait rencontré au port, au marché, ou bien un inconnu qui avait été charmé par son discours sur le masque sacré, par son chant et sa danse, puis attristé par la nouvelle de son emprisonnement. Chaque visiteur ramenait avec lui un instrument de musique, et ces deux mots magiques, « amitié » et « fraternité », dans leur langue dialectale.
De tout le Bénin, les gens s’attardaient sur leur route pour venir la saluer, curieux de cette étrangère, pas si étrange que ça, qui racontait leur pays et qui s’intéressait à chacun comme à son propre frère.
Dans le même temps, les prisonniers lui enseignèrent les musiques, les rythmes et les danses de leurs villages et la prison entière se réchauffait., La prison entière ressuscitait.
Seulement, comment Arya, foisonnante, pouvait-elle supporter de contraindre son corps fougueux à quatre murs gris, ses yeux songeurs à un ciel grillagé, son cœur amoureux à un univers systématique, sans souffle ?
Arya, peu à peu, devint aussi rétrécie que sa cellule, et son regard aussi fade que la pâte de maïs. Ses amis s’inquiétaient, s’indignaient.
Et la révolte grimpa jusqu’aux ramparts de la prison.
PASSERELLE
Il semble que le Bénin entier se soit précipité aux abords de la prison pour demander la libération d’Arya. On distingue dans la foule, la vieille, l’enfant et le capitaine. Le roi, alerté, arrive, escorté, face à la foule qui fait silence.
LE ROI
Mes amis, chers et loyaux sujets du royaume. J’entends votre colère depuis mon palais
Elle brûle depuis deux jours déjà et je viens aujourd’hui apporter l’eau nécessaire pour éteindre la flamme et calmer les braises. Au terme d’une enquête que j’ai ordonnée moi-même, les conclusions sont celles-ci.
Le roi fait signe à son ami de s’adresser au peuple. Décontenancé, il bredouille.
AMI DU ROI
Oui, bonsoir. Bon. Notre roi vient de le dire. L’enquête a été duement menée et a conclu ceci.
La vieille montre une étrange faiblesse. Le roi coupe la lenteur de son ami.
LE ROI
Nous nous sommes trompés sur le compte de l’inculpée. Calmez-vous mes amis. Calmez-vous. Nous devons procéder par étape. Prudence est reine. Afin de valider le résultat de l’enquête, nous devons soumettre Arya à une épreuve publique. Nous allons lui demander de venir ici et de s’adresser à vous tous. Si elle ne parvient pas à vous réunir, à vous faire oublier clivages culturels et querelles, Arya sera considérée comme une imposture et traitée comme telle. Si en revanche, elle réalise l’épreuve avec succès, elle sera remise en liberté, couverte des honneurs royaux et sa véritable idéntité sera dévoilée. La foule murmurait, étonnée par tant d’emphase. Faites venir Arya et informez-la de sa tâche.
Le Garde 1 entre dans l’enceinte de la prison. A son retour, il aura du mal à lâcher le bras d’Arya, livrée entière au jugement du peuple.
Des salutations fusent du parterre. Mais les gens contiennent leur enthousiasme. Ils attendent…
ARYA
Bonsoir mes amis. Merci d’avoir fait tout ce bruit pour moi. Je sais que le roi veut que je prouve qui je suis. Je vais au moins essayer de vous remercier comme il se doit pour votre soutient.
Arya empoigne les maracasses, enfile les bracelets-chevilles et commence à taper le rythme. Les prisonniers, restés derrières les murailles mais l’oreille alerte, se mirent à jouer eux aussi des multiples instruments offerts par les visiteurs. Puis soudain, la voix d’ARya s’élève, aérienne, suave.
Paassi téré, gnanzé téré, wagnigni, gbedokpo, amizade, fraternidade, doo gnon, mèron, non gnein hrr, kirou, non sina.
Et ainsi de suite. Arya s’était souvenu de chacun des mots et les révélait dans une chanson formidable que la foule en liesse, remuante, reprit en cœur. Quand la musique se tut, les acclamations du peuple chahutèrent Arya et rosirent ses joues.
Merci.
LE ROI s’avançant au devant de la foule mais négligeant de regarder Arya.
Au vue de cette performance, nous sommes obligés de reconnaître le succès de cette femme. L’épreuve est accomplie au-delà de toute espérance.
Nous devons donc avoir l’humilité et l’honnêteté nécessaires pour vous révéler qu’Arya, celle que vous réclamez, est en fait la descendante directe du roi Baboula, notre vénéré ancêtre. Arya est princesse de ce royaume. Elle en connait les secrets et ceux-là mêmes qui ont été perdus lorsque Baboula fut déchu en esclave et soustrait de notre terre pour les Amériques. Il semble que la descendance de Baboula s’est attachée à transmettre le savoir de notre peuple. Et ce savoir que nous pensions perdu, nous revient aujourd’hui, par l’intermédiaire d’Arya. Il se tourne enfin vers Arya. Nous allons donc vous demander, Madame, de bien vouloir intégrer notre royaume et d’offrir aux plus dignes d’entre nous des parcelles de votre savoir. Vous serez en retour, considérée en reine, mon égale et pourrez disposer des maris qui vous conviendront.
La foule, hystérique.
ARYA
Je ne sais que répondre de convenable à cette offre si surprenante. Elle se tourne vers le peuple. En effet, je suis princesse. Je vous transmettrai ce que mon grand-père et mon père ont eu le temps de me raconter avant ma mort.
Mais, s’il-vous-plaît, depuis mon arrivée ici, j’en ai appris autant que de toute une vie et n’accepterai pas d’être traitée ainsi en prophète. Je vous assure mes amis, j’ai autant soif de votre eau que vous de la mienne. Voyez : sans vous, comment aurais-je survécu à la prison ?
Je suis venue ici sous les prescriptions de mon grand-père et j’ai trouvé sur cette terre, ma partie manquante.
Seulement, la personne qui m’a amenée ici (Le Capitaine était noyé dans la foule mais Arya a visé ses yeux, en ligne droite) m’a proposé une nouvelle traversée et je ne saurais la refuser. Je vais repartir avec vous capitaine. Comme promis.
CAPITAINE
J’étais justement venu vous chercher.
ARYA
Et nous ferons escale ici souvent ?
CAPITAINE
Chaque fois que les courants nous y mèneront.
ARYA
La petite et la vieille peuvent venir avec nous, elles aussi ?
CAPITAINE
Evidemment. Quand il y en a pour un, il y en a pour dix, non ?
ARYA au roi et au peuple
Votre ami, mon roi, celui qui est venu me voler à mes amis en pleine nuit pour m’enfouir au fond d’un cachot. Celui-ci, en entrant dans la case, a d’abord tué un amour, l’amour sombre de la vieille et de son vieux mari. Mon Altesse, vous portez la responsabilité de cette injustice autant que votre homme de main. Pardonnez mes rudes paroles mais en tuant l’amour, vous avez tué la vieille. La vielle est assise, la respiration rugueuse. Elle embarquera avec nous tout à l’heure en même temps que l’enfant et peut-être que le vent du large réanimera ses poumons malades.
Quant à vous tous mes amis, à très bientôt. Portez-vous bien, réconciliez-vous avec vos rêves. Aimez-vous et je pourrais mourir tranquille. Merci pour tout. Soyez fiers.