Bénin en Noirs et Blancs

18 août 2011

La Rumeur égraine sa Trilogie De l’encre, cet été sur Canal Plus.

Publié par ameliabrechet dans Non classé

Bruno Gaccio et Gilles Galud, les co-producteurs du téléfilm estival, avaient passé commande: une comédie musicale jeune et fraiche.

Hamé et Ekoué, membres du groupe de rap La Rumeur, réputé pour ses lyrics acerbes et pointues, son univers lourd, loin des évasions divertissantes du rap bling bling, ont tendu l’oreille et répliqué par un scénario à l’image de leur art.

Gaccio et Gallud n’ayant pas trouvé leur « comédie musicale » ont tenu a baptisé le bébé « drame musical », abus de langage, quand on est face à un décodeur du musical business qui ne se sert pas des passages musicaux pour narrer mais pour plonger à pieds joints dans ce qui demeure RAP, ce qui résiste à l’influence de l’argent et du show business, dans le RAP qui fait la nique aux grands médias et aux esprits policés.

De l’Encre, l’histoire d’une franco-libanaise, Nejma, passionnée de culture hip-hop, brillante lyriciste, bête de scène engluée dans ses galères familiales et financières. Très vite, le cas de consience surgit: elle dénature le Rap, sa passion, en devenant ghost-writer pour un slamer de midinettes. Et alors? Et alors au moins elle peux manger, et économiser pour enregistrer. Son meilleur ami et acolyte, Romuald, intégriste bien né du mouvement hip-hop, appuiera là où ça fait mal: vendre son âme au diable n’est pas compatible avec l’ éthique rap.

Le rap, c’est l’antithèse de la variétoche, de la guimauve version ghetto gris qui dégouline sur les ondes des radios à fric. Le rap, c’est le système D, l’expression libre qui ne demande pas la permission, c’est la révolte et le coup de poing. C’est tout sauf la compromission.

Hamé et Ekoué se sont-ils compromis en répondant (à leur manière) à la commande d’une chaîne française de grande audience? Ils donnent à voir en tout cas à un large public les contradictions entre subversion et business, authenticité et récupération. Et le rôle de réveil social que peuvent encore s’approprier les producteurs de culture populaire, s’ils restent intègres et gardent le cap.
Retrouvez le dernier épisode de De l’encre, cet après-midi sur Canal crypté à 15h.

3 janvier 2010

a l’hotel mille étoile (vieux mail)

Publié par ameliabrechet dans Non classé

A fon gandji a !

Me voilà sur la dernière ligne droite. Ce mail sera sans doute le dernier avant mon retour.

Etant en ville ce matin pour récupérer mon visa béninois (si Dieu l’administration m’accorde cette Grâce), je profite de l’accès internet pour tapoter du clavier.

L’exercice est difficile.

Voilà bientôt un mois que j’ai atterri au sud du Bénin pour faire mon film. Et voilà bientôt un mois que je vis dans une ferme plantée dans la vallée du sitatunga, une antilope qui patauge dans les bas-fonds de la réserve. La rencontre avec ce lieu est assez providentielle. Merci Nash, merci Angélique de m’avoir aiguillée.

Antoine Sossou, mon divin comédien, a dû me quitter au bout d’une semaine pour cause de pré-rentrée capricieuse ( cela fait peut-être une semaine que les élèves, les profs et l’administration connaissent le jour de le rentrée scolaire). J’aurais pu paniquer, crier au scandale, à la trahison mais non. On s’est retrouvé tous les deux comme des poissons dans leur mangrove grâce à l’accueil des « fermiers » et, quand Antoine est parti, je ne me suis pas sentie sans sujet, sans décor, sans acteurs… C’est bon!

Ce qui est drôle aussi c’est que la partie son de ma caméra n’a pas été réparée. Je suis donc en train de tourner un film « bizard-bizard façon » avec images-mouvement d’un côté et son enregistré à l’aide d’un dictaphone de l’autre. Je n’ai pas remédié à ma surdité… je l’ai dépassé dans un certain sens. Je perçois en décalé. Ce qui est encore plus drôle, c’est que j’étais partie avec du Jean Rouch en tête à n’en plus pouvoir et figurez vous que, époque oblige, la plupart de ses films ont gardé au montage le décalage, le désaccord entre l’image et le son. cf. Moi un Noir. Mon hommage, à mon corps défendant, sera… intégriste?

Tout se jouera au montage… suspense.

Bon sinon, à quoi ça ressemble, la vie, ici. Je dors dans la paillotte de la ferme, une belle construction en raphia et tige de palmiers (j’ai peur de me tromper), sol en terre badigeonnée de ciment, mezzanines en planches conventionnelles. C’est un peu le dortoir des passants. Depuis le départ d’ANtoine, il ne m’est jamais arrivé d’y dormir seule. D’abord, il y a les petits rats, qui s’amusaient à faire pipi sur la tête de mon matelas pendant mon sommeil. Une nuit où mes yeux étaient ouverts comme des billes, je les ai pris en flagrant déli. Je me doutais bien qu’il y avait un truc pas net dans l’odeur griffante de mon drap mais de là à m’imaginer la filouterie des rongeurs… j’ai enlevé le matelas, pour le faire chauffer au soleil, histoire que la vermine meurt et depuis je me suis installée au rez-de-chaussée où je ne risque plus que la pisse de chauve-souris dans l’oeil. Je ne lis plus que sur le côté, les yeux rivés sur la flamme de ma bougie.

J’exagère de commencer par ça. La ferme, c’est un Pascal ( dit « Pascoual »), bavard, bavard, bavard. Ce camerounais débarque à la ferme à peu près quatre jours par semaines parce qu’il gère lui-même une exploitation non loin de là. Chacune de ses arrivées est à la fois considérée comme une bénédiction et un malheur car, à chaque fois, une grosse bête meurt. C’est pas un petit poisson minable et immangeable d’aquarium qui se retrouve à flotter sur le dos. Non, non, c’est soit un gros cylure, soit un gros lapin, soit une grosse poule, soit soit soit… La malédiction, vous l’imaginez, à tôt fait de se transformer en festin sur la ferme et Damien a souvent du mal à repprocher fermement à Pasqual d’avoir invoqué des forces mystiques pour manger à sa faim au détriment du cheptel.

Pasqual et moi, on se retrouve souvent comme deux idiots à manger à la lampe à pétrole, sur l’immense table de la paillotte, et à devoir couvrir la conversation des crapeaux volubiles. Mais de deux idiots on se retrouve généralement à palabrer de choses passionnantes jusqu’à des heures indûes (il faut entendre par là, 23h, 23h30, minuit… houlala), en claquant les moustiques un à un d’une paume de main ferme et rapide. Nos débats s’échauffent souvent (ou plutôt « je m’échauffe »… je l’avoue) et puis ça finit en sourire entendu: « qu’est-ce que t’es buté, toi! »

Damien, lui, c’est le Français magique de l’histoire. Ca fait cinq ans qu’il est là, et il a pris la voix, l’accent, le français béninois. A l’observer, on pourrait croire qu’il existe des êtres qui ne connaissent ni la colère ni aucune émotion nocive. Et pourtant, il préserve du caractère, de la conviction, en bloc. Le tour de passe-passe me subjugue.

(mon dieu je dois faire vite… plus que 15 minutes de connexion)

Il y a Léon, le chef d’exploitation, qui me fait drôlement confiance. La première fois qu’il m’a parlé de lui, on était en train de décrotter les gamelles des lapins (parce qu’un lapin ça pisse et ça chie là où ça mange, voyez-vous ça). Ce genre de contexte laisse un goût indélébile.

Il y a Bienvenu, un drôle de p’tit gars lunatique, hilarant mais sauvage, qui m’intimide un peu. Ses réactions sont imprévisibles. Mais quand son humeur est bonne, c’est un bonheur de partager un brin de temps avec lui, une bribe de conversation où il parlera de son clan, de ses idées sur la colonisation, sur la ville, sur tout ça. J’ai réussi à l’enregistrer le bougre.

bref j’arrête d’énumérer. Le temps manque. La salive aussi.

Après les affres urbanistiques de ma matinée, je vais rejoindre mon pays de verdure, et ce soir, la lune sera rousse et énorme. On verra dehors comme en plein jour, et les chants s’animeront du village.

Je vais retrouver le petit singe, blessé par les chasseurs, que je suis chargée de traiter comme mon fils pour accélérer sa guérison.

Et puis, la houx et le coupe-coupe. Le fourrage des lapins. L’eau à puiser pour remplir les bassins. Les ciels magnifiques qui surprennent à chaque coin de rue. Les ongles noirs, noirs de terre.

Les réunions dînatoires, heureuses, vivantes, à deux ou à dix, la sérennité est la même. C’est cette entente entre les gens qui rend le tout assez magique. S’il n’y avait que des sales bâtards, même la lune rousse et la silhouette des bananiers m’ennuieraient à mourir.

Et après cette semaine, je vais retrouver Parakou, saluer tout le monde, récupérer mes affaires et me diriger sur Ouaga… ça sent l’sapin.

Je vous embrasse tous, et à très vite, inch’allah,

Ama

27 novembre 2009

Hommage à un désobéissant

Publié par ameliabrechet dans Non classé

J’ai rencontré David Sterboul sur les bords de la Loire à vélo, alors que mes amis et moi allions déjeuner. Il y a quatre ans de cela. Ses amis et lui nous ont payé une rasade de bon vin, une discussion pulpeuse sur la vélorution, avant de tracer nos routes, séparément.
Quelques mois plus tard, je le retrouve à la mairie du XIè arrondissement de Paris, à l’occasion d’un débat sur la désobéissance civile et l’invasion publicitaire. Je le reconnais parmis les intervenants. Le vendredi suivant, je rejoindrai le collectif des Déboulonneurs, que David animait avec ferveur et intelligence. Ce collectif est né en 2005 sous l’impulsion de grands gus tels que lui, pour allerter l’opinion et les pouvoirs publics sur l’invasion publicitaire et la nécessité d’une réglementation plus stricte*.
Son long corps malingre, désobéissant, soutenait un mégaphone locace et pédagogue: « Nous transgressons la loi parce que depuis 15 ans, tous les reccours légaux ont été épuisés. » *
Le rendez-vous était fixé au métro Pyramide. L’ambiance était sereine, souriante. Les militants se sont dirigés tranquilement vers un panneau publicitaire. Ils chantaient un « Déserteur » devenu, au fil des ans le « Barbouilleur ». Deux d’entre eux allaient monter sur les planches, saisir une bombe et inscrire quelques mots dangereux sur la face d’un 4 par 3 ubuesque. « 50×70 », « Viol mental »… Les CRS ont tôt fait de réagir. Les deux peintres déposent leurs bombes, sortent de leurs poches leurs pièces d’identité et se laissent mener dans le fourgon. Un sang froid inébranlable, un public qui applaudit l’arrestation…
«C’est ce qui nous différencie des autres mouvements, nous voulons des procès pour faire le procès de la pub.» confie David à Libération le 23 juin 2006. Que les barbouilleurs passent au pénal, voilà le but des Déboulonneurs. Que le débat s’étaye en place publique, que le procès devienne tribune de la pensée publiphobe, que les intellectuels, les militants, les usagers du trottoir citadin sali d’images et de slogans univoques s’expriment et se fassent entendre.
Lors d’un dîner chez lui, David m’avait confié « attaquer la pub est le chemin le plus direct vers la révolution », la publicité étant « la clef de voûte du système marchand-technicien-productiviste »* dans lequel nous vivons.
J’ai aimé le militant en lui. J’ai aimé l’homme en lui et je l’ai pourtant très peu connu. J’ai si souvent dû me faire violence pour continuer l’action, ne pas me laisser dégoûter par le comportement des militants , et m’accrocher à des convictions que je ne voulais pas incarner dans des êtres de petite parole, de petits gestes qui méprisent le monde, la marge de leur cercle restreint… que rencontrer des hommes entiers tels que David, qui ne prostituait ni sa pensée ni ses actes, qui laissait une place à la parole singulière de chacun, redonne confiance et a marqué comme une caresse mon désir d’action.

 

David Sterboul est mort le 15 novembre dernier, défenestré du 9ème étage de son immeuble parisien. Cette nouvelle m’a profondément touchée. Je pense aux bienfaits et aux milles graines qui grâce à lui vont germer. En 33 ans, il n’aura pas vécu pour rien. Rappelons simplement, afin de clore cet hommage, que grâce à cet activiste, nos visages, nos âges et nos fringues ne sont pas analysés par les 400 écrans espions à cristaux liquides prévus par METROPOLIS dans les couloirs de la RATP et les halls de gare SNCF. Que vos portables ne sonneront pas une fois dépassée cette splendide animation publicitaire pour le nouveau parfum Gucci par un procédé Bluetooth révolutionnaire.
Ce fut un honneur de te croiser et de pouvoir t’entendre David.
*www.deboulonneurs.org

* octobre 2006, propos reccueillis dans « Orient le Jour »
*propos reccueilli par son ami Yvan Gradis

10 septembre 2009

Evangéliste, venge-toi

Publié par ameliabrechet dans Non classé

Voilà bientôt trois mois que je suis arrivée au Bénin, à Parakou plus exactement. Depuis trois semaines environ, j’aime ma vie ici.

 

Antoine Sossou, le professeur et metteur en scène avec qui j’ai travaillé sur un projet de création théâtrale pour les enfants d’Albarika, y est pour beaucoup.  C’est grâce à notre relation de confiance que j’ai accepté  de parler, toujours, sans aménager ce que l’on pense par peur de perturber l’autre. Non, tu es toi et tes mots sont tiens. Sinon, pas de dialogue, pas de communication et la solitude s’abat, lourde et immense.

 

Le dialogue interreligieux que j’observe ici, entre Musulmans, Catholiques et Evangéliques

est assez exemplaire du point de vue de la confrontation abrupte, sans détours,  mais pacifique des idées, des fois, des doctrines. Il semble que l’on peut tout questionner. Tout sauf l’existence de Dieu.

 

 « Là, c’est grave », me répète-t-on quand on me demande si je crois et que je réponds :

 « Je ne sais pas mais ce n’est pas une question essentielle à ma vie ».

 

« Là, c’est grave. » Alors prenons la messe évangélique de la paroisse d’Antoine, « L’église évangélique de la souveraineté de Dieu », à laquelle j’ai assisté dimanche dernier. Rien avoir avec les cérémonies fastes et festives de beaucoup d’autres évangélistes.

Non, la case, les chants, les regards sont lugubres, austères. La seule étincelle qui me chatouille l’œil, c’est l’immense coiffe de la tantie assise face à moi ; ce genre de coiffe qui dessine un énorme chou sur la tête et qui dit avec éloquence « J’ai l’argent. Attendez voir le 4×4 qui m’attends à la sortie. » L’austérité, Antoine m’avait prévenu, ils l’appellent « le sérieux » et c’est pour véritablement pénétrer et incorporer le message de l’Evangile. Il ne faut pas, grand dieu, s’agiter, crier, danser, chanter, si l’on veut être sincère et entier dans l’expression de sa foi et dans la réception de

la Bonne Nouvelle.

 

Une fois passée cette première impression, il me faut écouter la prédication, et le commentaire du passage du Nouveau Testament que le pasteur avait choisi pour ce jour. L’arrivée de Paul à Athènes… Ce fut le début d’un discours aux milles tendances, aux milles confusions, aux milles amalgames et raccourcis, dans lesquels le pasteur aimait passer et repasser parce qu’il avait bien vu l’Européenne au fond de la salle, cette Athénienne des temps moderne. L’Athénien, il en fut décidé ainsi était un fou. Pourquoi ? Parce qu’il préfère se saborder dans la théorie philosophique ou scientifique plutôt que d’œuvrer à l’essentiel : la gloire de Dieu. Parce qu’il vénère de multiples dieux et que, comble des combles, il les vénère par l’entremise de statues muettes, d’icônes, et ce dans des maisons toute humaines, ces temples-là dont tout le monde se vante de part la cité.  Pauvre Athénien, pauvre fou que tu es. Tu agis comme l’enfant qui parle à sa poupée en pensant qu’elle va lui répondre. Pauvre intellectuel, tu es fou et je pourrai te voir demain discuter férocement avec la branche d’un arbre.

 

Que d’hérésie. Oui Paul a été irrité face au polythéisme et à l’idolâtrie de ces gens qui, cultivant leur esprit, loupaient nonchalamment le cœur de la vie humaine : la foi en Dieu, notre Dieu unique et bon, le seigneur jésus Christ, notre Sauveur.

 

Alors évidemment le parallèle géographique et historique est rapidement fait, mais à la pelle et à la pioche, sans détails, en évitant soigneusement les graines de nuances et d’informations exactes.

 Le parallèle géographique : la folie athénienne est identique à la folie béninoise, vaudou, cette ampleur de sottise qui ose oublier Dieu pour s’occuper de vulgaires fétiches, de gros cailloux et du sang des poulets. « Mes frères, oeuvrons ensemble comme Paul l’a fait à Athènes pour remettre ses égarés sur la route de la raison et de la foi. »

 

C’est dans ce genre de prédication que l’on voit en quoi l’œuvre missionnaire et « colonisatrice » de l’Occident se perpétue d’elle-même par des Africains qui rient de mépris face aux mystiques ancestrales de leur terre, le même mépris, la même vantardise que les premiers missionnaires ont affiché face à ces gentils noirs, gentils, oui, mais bêtes et dans l’Erreur ! C’est dans ce genre de prédication que le « viol des imaginaires » se réactualise car sous bon chrétien il n’y a pas d’autre image que le Blanc, exemplaire, et sous l’Athénien, l’hérétique , le Barbare, il n’y a rien d’autre que le Noir, villageois.

 

« Mes frêres, chassons le Noir qui est en nous et demandons à Dieu notre Père de rendre nos cœurs et nos esprits Blancs, à défaut de nos peaux. » Voilà qui ne sortira jamais de la bouche de ce pasteur mais qui s’est logé sous chacune de ses phrases sentencieuses.

 

Parce que le parallele historique était gentil. « Regardez aujourd ‘hui la technologie, les moyens de divertissement, l’argent et toutes ces choses que nous ont apportées les Blancs. Mais croyez-vous qu’ils soient plus heureux ce président-ci, de PDG là, ce millionnaire-ci, ce savant-là s’ils n’ont pas la foi de Dieu ? Le monde aujourd’hui se perd sous des tonnes de théorie mais oublie la matière concrète de la foi en Dieu, la seule chose essentielle au monde. »

Donc oui, le Blanc a amené des choses bien superficielles, oui nous envions souvent ces choses-ci mais pourtant, nous sommes les plus heureux du monde car Dieu est avec nous. Et Oui, c’est le Blanc qui nous a évangélisé, c’est donc lui qui nous a sauvé et c’est la voie qu’il nous a montré que nous devons suivre.

 

Ce qui est bon dans tout ça, c’est que le lendemain soir, j’ai pu discuter de tout cela avec Antoine et lui, évangéliste fervent, ami personnel du pasteur de la veille, est capable d’entendre mes critiques parfois violentes et est capable de questionner. Nous parlons et parlerons de ces choses encore et encore car ça ne tarit pas. Mais comme cela m’apaise de voir que cette personne qui assiste chaque dimanche à un prêche intolérant et mystificateur

et qui a pour mission de prêcher de même à autrui… comme cela m’apaise de fréquenter cette personne si intelligente, juste et ouverte. Le viol des imaginaires sera peut-être battu en brêche par les plus incongrus des personnages.

9 septembre 2009

Verve délirante

Publié par ameliabrechet dans Non classé

Bonsoir, bonsoir, bonsoir , à tous,

 

J’ai un clavier qui me joue de drôles de tours donc ne soyez pas surpris des petits signes  impromptus du mail qui va suivre.

Je me décide à écrire ce mail parce que demain (si les sinus d’Antoine Sosou se sont adoucis ), c’est le jour du départ. Le film va commencer! Vous y croyez vous ? L’imminence de l’évènement me fait encore douter moi-même.

 

 

 Bon, un autre bémol ! Le film va commencer muet car la réparation de la caméra a marché pour l’image mais bizarement ce fut au tour du son de disparaître. J’ai décidé, plutôt que de me lamenter sur le sortilège évident qu’un autochtone a dû me jeter, de l’exploiter : les déboires de la caméra vont faire partie intégrante du film. Les images muettes seront nourries

des bandes sons que j’enregistre un peu un peu au hasard de mes aventures (spécial dédicace à Armand qui m’a offert cet enregistreur avant mon départ).

 

On va faire comprendre que deux amis, un Béninois et une Française veulent partir en vacance sur le thême « apprenons à chasser l’antilope et autre animal à poil raz » mais qu’avant toute chose il faut affronter la rage urbaine de Cotonou pour récupérer l’ouie. Nous sommes sourds , en effet, et un sourd qui chasse risque doublement sa vie. D’abord parce que tout chasseur risque sa vie, mais ensuite la surdité coupe des signaux d’avertissement que sont les « ssss » des serpents sournois, les « crrr crr » des herbes qui craquent sous les pas d’un mammouth ressuscité par la grâce de

la Vierge Marie, les « Maaaou » d’une horde de chats anthropophages, et surtout les « sniff » des grosses narines des crocrodiles. La vie du chasseur est truffée de dangers.

Le Béninois et
la Française qui veulent absolument passer leur vacance à apprendre la chasse à l’antilope vont donc remédier à leur surdité chez un éminent spécialiste de la capitale économique du Bénin, deuxième ville à statut particulier, avant de rejoindre un village de chasseurs féroces perdus dans une vallée luxuriante à la nature sauvage et hostile…. Héhé. Bizarement, le Béninois appréhende plus que la française. Le Béninois redoute de partir en chasse et que les villageois ; armés de leurs fusils artisanaux, se mettent soudain à leur tirer dessus pour les dépecer de tous leurs biens.
La Française a beau dire : à part cette caméra, nous n’avons rien, le Béninois réclame de ne pas tenter les lames du démon.

 

Voilà, je ris un peu trop d’avance peut-être.

 

Sinon, j’ai un peu la flemme de vous raconter ma rencontre avec la ferme aquacole de Zinvié ; dans la vallée ou on chasse l’antilope, mon déménagement, ma collocation avec Judith et son frêre, le spectacle de Grand-N’importe-Quoi, le fétiche préféré des enfants avec qui nous avons travaillé. Oui N’Importe-Quoi nous a soigneusement pris par la main du début à la fin du spectacle, il a même fait venir la pluie en tant que Deus Ex Machina pour couper la chique au roi et faire rentrer tous les petits personnages dans leur boîte close. Mais finalement, ça me fait rire. N’Importe-Quoi me chatouille le menton et je ris. Oui !  Et puis tout le monde s’entête à mettre la faute sur les enfants alors que c’est Antoine et moi qui n’avons pas su adapter notre envie de création aux envies des enfants. Ils se sont bien amusés eux, mais je reste persuadée que très peu d’entre eux ont ressenti la force du théâtre, comme il peut te décoller du monde, te mystifier pour mieux dire. Très peu d’entre eux auront pris leur pied théâtral. Ils ont tous pris leur pied mais dans l’univers qu’ils connaissaient tous déjà. Alors quand on reste à l’intérieur de soi dans le vrai monde et qu’on se donne simplement les traits de la fiction, ça donne l’occasion idéale à Grand-N’Importe-Quoi de manifester  toute sa puissance.

Je délire un peu aujourd’hui. Il fait chaud.

 

Bon et sinon un petit mot sur mon moral. Je vais bien ! Je me fous pas mal de rester un archétype pour la majorité des gens qui m’aperçoivent. Désormais je m’assume à fond avec les gens que j’ai rencontrés, et je ne me sens plus seule du tout. Et puis je suis contente de partir de la ville et d’aller vraiment voir la vie au village pour un temps.

 

Je vous embrasse tous, vous assurez ,

 

Ama qui aime vraiment beaucoup beaucoup de gens en France. Ce serait difficile de quitter définitivement le doux pays de son enfance. Même si ici, elle aimerait faire son temps.

 

P .S : ayant des soucis financiers, je vais devoir rentrer plus tôt au pays pour trouver un job et remplumer le compte en banque (et colmater quelques dettes). D’ici fin octobre, je serai sur le sol français. Il y a un mois j’aurais annoncé ça avec un certain soulagement, aujourd’hui ça m’agace profondément de devoir abréger l’aventure mais… c’est comme ça !

25 août 2009

Retour aux sources seule(s)

Publié par ameliabrechet dans Non classé

Bonjour à tous,
Je me suis absentée un long moment du créno ( ?) mail collectif.
J’ai eu une colocataire-stagiaire tout ce mois-ci, une charmante petite Pauline importée directement de Lyon. Enfin, je pouvais entendre dans la maison autre chose que l’écho de mes cents pas. Et puis nous avons pu commenter quotidiennement nos expériences respectives sur notre stage au CSC et il faut avouer que le dialogue est souvent plus fécond que la tergiversation entre soi et soi-même.
Elle est partie ce matin et outre le sommeil, j’essaie de tasser le manque à venir de ma camarade, en écrivant un brin.
Que s’est-il passé de notable dans cette vie béninoise ?
Le mariage d’une nièce d’Arya à Kandi. Mariage coutumier ( différencié du mariage civil, et du mariage purement religieux) où, en gros, tout le monde s’amuse sauf les mariés ! Non à vrai dire, ce qui se passait dans la tête et le cœur des mariés je n’en sais rien. J’ai seulement noté le peu de gaîté de cette toute jeune et belle demoiselle, désormais seconde épouse d’un grassouillet petit homme.
Mais, l’assemblée, elle, est en fête et passe son temps à processionner dans la rue, danser dans la rue, chanter, jouer dans la rue si bien que la ville entière de Kandi devait être au courant de la précieuse cérémonie.
Quand j’ai suivi Arya dans la dernière chambre où devait s’isoler la mariée avant d’entrer en contact avec son mari, Arya s’est effondrée sur sa nièce, et a commencé à parler vite et fort dans cette langue, le Dendi, que je ne me suis pas donnée la peine de maîtriser ; puis elle a rebondi dans un coin de la pièce, le visage caché sous son voile, dissimulant ses larmes.
 
Quelle frustration alors quand on n’a pas compris son ami, et qu’on ne peut pas même décrypter ses larmes, si elles sont de joies, de tristesse ou de colère. Quelle frustration alors, d’être en dehors du coup. Etre embarassée par son propre corps, ne pas savoir comment si prendre pour enlacer celle qui pleure, et si cette embrassade serait vraiment à propos. Etc.
Finalement, avec le temps, je comprends que je ne dois pas me poser ces questions là et que je dois faire comme j’aurais envie de faire. Je dois m‘assumer, différente dans ce monde différent. Si je ne fais pas bien, on me le dira et je ne ferai plus. C’est marrant mais tout cela paraît tellement évident avant de partir, on se dit toujours ces choses-là. Mais sur place, on est confronté directement à la matière de l’autre et à vouloir trop ménager celui-ci, on n’oublie de se servir de soi-même autant que de lui pour créer du lien. Alors finalement on ne crée sur pas grand-chose et ça fatigue, et ça rend seul.   C’est très abstrait ? Je trouve aussi.
 
Bon donc ce mariage, il y a eu des rires aussi. Ce qu’on appelle le « bal poussiere », c’est-à-dire de la musique amplifiée, sur la terre rouge et sablonneuse de la von. Ca m’a vraiment rappelé certaines des bandes originales des films de Jean Rouch. Sans doute parce que les enceintes étaient bien vieilles et que le son grésillant garde le charme des morceaux nigériens des années soixante.
Et puis la griotte, ses chants. Et ses percussionnistes, jeunes, qui tapent et tapent et portent un T-Shirt de 50 cents. On fait le cercle : les femmes une à une s’introduisent dans le cercle et montrent comment elles dansent. Quand la performance plaît, un papa (ou une maman) vient glisser billets et pièces dans le décolleté ou la coiffe de la danseuse. Arya s’y est introduite et a reporté un franc succès. Sa tristesse est partie dans sa sueur.
Elle m’a proposé d’entrer dans le cercle mais j’étais trop intimidée, vraiment. Et puis après une sieste et une ballade au bal poussière, une vieille maman m’a gentiment ordonné de danser avec elle. Si je rougissais facilement, mon dieu… Les premières secondes je n’entends même plus les djembé. Seulement les rires de la foule et les « Haha bature, bature ». Une étrangère s’essaie à la coutume. Je me raccroche à la petite vieille qui m’a fait entrer dans le cercle. Elle a déjà commencé a remué. Son corps baissé en avant, ses jambes de gauche de droite, les épaules qui tremblottent. Je m’y essaie. Héhé ! Ils ont arrêté de rigoler ! Et j’ai eu des pièces et des billets ! La gloire éternelle a été remportée lors du tour sur soi-même où on remue les hanches comme il faut. Dieu est grand !
 
Au final, je n’ai récupéré que 10 francs pour m’acheter un bout de coco. Les musiciens vidaient les poches des danseuses. 
 
Sur le chapitre danse il y a eu d’autres moments assez cocasses. A l’église évangélique. Je gigottais un peu pendant les chants, mais j’étais presqu’au dernier rang, et restais discrête pour dissimuler la païenne que je suis, mais paf ! Une bonne dame m’a mis le grappin dessus et l’étrangère s’est vue enrolée dans la ronde à Jésus. On a tourné en cercle, et en rythme, longtemps, longtemps, en chantant la gloire du tout puissant, et en scandant le tout de « Alleluia. Amen ! ». A la fin, la pasteur a demandé à toute l’assemblée de dire à son voisin de chaise « Tu es une étrangère pour moi mais j’apprendrai à te connaître ». Ou quelque chose comme ça.
En boîte, aussi, où j’ai retrouvé des billets nigérians glissés dans mon T-shirt au moment de me coucher.
 
Sinon, le travail avec les enfants stagne parce qu’on a du mal à se concerter sur le travail à faire Antoine Sossou et moi. Il est parti en camp biblique une semaine et j’ai géré les enfants à ma manière, en avançant. A son retour, je suis ensuite partie à la fête de l’igname et à Cotonou. Il a alors travaillé avec les enfants, à sa manière. Donc on a complètement semé la pagaille dans la tête des bambins. Au moins j’ai presque fini d’écrire la pièce. Je dis presque parce que je l’ai fini mais baclée pour les besoins pressants du spectacle. C’est une adaptation d’un petit conte béninois.
 
Le projet film avance. Antoine, qui est comédien autant que metteur en scène sera le personnage central du docu-fiction. Cette semaine, on va se voir tous les matins pour discuter de la quête de son personnage. On part à moto au lendemain du spectacle des enfants. Je vais m’acheter un casque .
 
Mais en fait, pour ceux qui ne savent pas, ma caméra est en panne et en tentative de réparation à Cotonou. Les frais engagés sont conséquents, ainsi que le temps perdu sur le travail avec les mioches. Je ne préfère pas penser à l’éventualité d’une réparation impossible donc mercredi je rejoins la Cotonaille et mes mains seront truffées d’or, inch’Allah.
 
Je vous laisse, sobrement !
 
Bises à vous,
 
Ama
 
P.S/ merci mille fois pour toutes vos réponses et encouragements auxquels je n’ai pas le temps de répondre mais qui me gonflent de joie.

24 août 2009

ADAPTATION DU MASQUE- FIN-

Publié par ameliabrechet dans Non classé

LA PORTE

 L’HOMME un fredonnement choral accompagne ses paroles et entoure Arya
C’est un soir peu ordinaire. La terre approche, et demain matin Arya foulera la terre de ses ancêtres.

ARYA sur le pont, au Capitaine
Ces étoiles-ci, mon ami, celles qui ont guidé nos pères perdus au fond des nuits sans lunes, celles qui les ont fait rêver et ont nourri leurs légendes… je les rencontre pour la première fois.

LE CAPITAINE
Tu sauras rapidement si elles te reconnaissent ou pas.

ARYA
Je sens déjà chacune d’elles osculter ma peau métisse et apaiser ce crâne, plein d’une mémoire tâchée de sang, de sueur et de la mauvaise foi des hommes.

Le fredonnement s’affirme peu à peu en chant des exilés.

LE CAPITAINE
Tu n’as pas peur que les étoiles soient plus indulgentes que ton peuple ?

ARYA
Non ce n’est pas ce peuple qui me fait peur. Seulement qui je suis par rapport à lui.

LE CAPITAINE
Sois prudente pourtant. L’étoile a continué de briller au dessus de cette côte des esclaves, elle a vu, scruté, immobile et elle n’a pas senti sa lumière s’éteindre. Les hommes que tu vas rencontrer… ceux qui ont échappé aux guerres, aux rafles, ceux qui ont vendu leurs propres frères… ceux encore qui ont fait dos à leurs coutumes quand le Blanc est arrivé et a irradié la terre rouge en criant que rouge et terre étaient sales, grossiers, vulgaires…ceux qui ont souffert, séparés, divisés, et qui désormais se retranchent dans leur colère ou se sont assoupis, lassivement tristes, ces hommes divers, mais tous au raz du sol, n’auront pas la même clairvoyance que les constellations du ciel.

ARYA
Moi la fille d’esclave, je reviens.

Le chant est là, omniprésent..

Together, we may die tomorrow,
We may be beaten to death
We may work till we can’t breath
Huge as this ocean is our sorrow
Dirty like this ship is our pain
So lord we don’t care to die
If you could just try
To preserve and calm down our collective brain

Les étoiles brillent L’aurore les chasse, doucement. La côte. Les cris du port éteignent le souvenir.

L’HOMME
Arya, l’enfant métisse, fille d’esclave mort en révolte. Fille d’exilés. Exilée elle même, en errance entre deux continents. L’un deux, l’Afrique, elle la porte, immense, pleine, fière, dans ses veines et dans sa tête, tressée des récits que son grand-père s’est attaché à lui transmettre jusqu’à ce que la mort raidisse sa langue et couse ses lèvres. Mais cette Afrique, elle ne l’a vu qu’en mots et qu’en rêve, elle l’a touché peut-être un peu quand elle caressait la peau épaisse et noire comme cigarette de son grand-père, curieuse des milliards de ravins, des creux et des lacs noirs sur noir, taillés à force d’années et de travail contraint dans les champs de coton.

Arya descend du bateau. Le brouhaha du port se taît. Elle regarde ce peuple, le sien, oublié. Puis elle voit ce sol qu’elle aurait dû fouler chaque jour, pieds nus, en enfant rieuse. Arya se baisse pour toucher cette terre qui a gardé dans sa poussière l’hémoglobine de ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants qui ont franchi la porte du non-retour. Elle en couvre sa main, elle la caresse, s’agenouille, s’allonge, baise ce sol…enfin. Son sol.

Les regards sont sur elle, l’enfant métisse, l’étrangère. Le silence d’abord. Puis quand elle se relève comme après un sommeil de deux siècles, le bruit soudain, les cris soudain.

 

UN ZEMIDJAN
Bature, Bature, ça va où ? Montez, montez. Ca va où?

Il veut l’aider à porter son sac. Arya se dégage.

UNE VENDEUSE DE POISSON
Bature, bature, bonjour, comment ça va ? Il faut acheter mon poisson. C’est le meilleur et le moins cher, ici. Bature, il faut acheter.

UNE JEUNE FEMME, avec, au dos, son enfant
Bature, bature, je peux toucher ? elle désigne la peau de l’avant-bras d’Arya. Comment je fais pour être comme vous. Il faut m’acheter la crème, là. Je peux toucher encore. Touchez mon fils, s’il-vous-plaît, belle, très belle dame. Touchez sa tête s’il-vous-plaît. C’est pour qu’il vous ressemble plus tard. Je peux toucher les cheveux aussi?

Arya voudrait pleurer.

ARYA
Mais pourquoi tu fais ça? Tu es magnifique toi-même et tu te défigures! Laisse-moi. Aime-toi.

LA JEUNE FEMME avec un grand sourire
Bature, prends mon fils, il faut l’amener chez toi.

UNE VENDEUSE A L’ETALLAGE
Des tomates, Madame. Il y a les tomates, les oignons, les avocats, les ananas…. Il y a tout et c’est pas cher pour vous, spécialement pour vous. Venez, venez voir. Elle lui saisit la manche.

Arya, tombe, inconsciente.
Une femme, qui avait assisté à la scène de loin, écarte la foule et rejoint le corps inerte.

LA FEMME
Mais faites place voyons. Qu’est-ce que c’est que ces manières, même ? Eloignez-vous d’elle, enfin ! Laissez-la respirer ! Apportez de l’eau, là… Personne ne remue. Et vite!

Une petite fille se désigne et va chercher une calebasse pleine d’eau.

L’ENFANT
Tenez Tantie. C’est pour la belle dame.

LA FEMME
Merci ma fille.

La femme verse de l’eau sur le visage d’Arya. L’attroupement s’est déjà un peu dispersé. Arya ouvre les yeux. Faiblement.

LA FEMME
C’est que c’est pas costaud ces bêtes-là. Bonne arrivée petite. Il va falloir te reposer un peu. D’où viens-tu, comme ça ?

ARYA
Du Brésil. J’ai eu deux mois de navigation pour arriver ici.

LA FEMME
Tu as le luxe de faire le chemin-retour, c’est bien ça ?

ARYA
Oui mon grand-père est mort deux mois avant mon départ. C’est lui qui m’a suggéré d’aller fouler la terre de mes ancêtres. Il disait toujours « Pour savoir où tu vas, il faut connaître d’où tu viens. » C’est la dernière phrase qu’il a prononcée en regardant le monde avec des yeux vaillants.. Certains proches, présents aux funérailles, l’ont entendu chuchoter inlassablement cet adage alors même que son corps était jauni, son visage rendu comme cire, par trop de jours sans vie.

LA FEMME
C’est bien ma fille. Mais avant d’essayer de reconquérir ta terre, et qu’elle t’accepte comme l’une des siens, il va falloir te reposer. Ca peut aller, tu peux te lever ? On va manger la pâte chez moi. J’ai préparé ça hier et j’avais peur qu’elle se gâte si personne ne m’aidait à la manger.

ARYA
Vous vivez seule ?

LA FEMME
Oh non il paraît que mon mari traîne encore le quartier quand il fait sommeil sur toute la ville Il colle son oreille à notre porte d’entrée pendant plusieurs minutes, tout immobile. C’est pour vérifier que je respire aussi fort que du temps ou nous partagions le lit, certains m’ont dit. En tout cas, quelqu’un veille sur moi et m’aime encore assez.

Elle sourit. Ses incisives sont si écartées qu’une langue de bœuf pourrait passer dans l’embrasure.

Elles marchent bras dessus, bras dessous quand soudain, des coups de burin brisèrent leur sérénité. Des coups de burin, cadencés, qui inventent leur temps, leurs propres secondes. Ce rythme éveille Arya, dont le souffle calque les claquements. Son regard cherche et trouve la source. Deux artisans sculpteurs sont à l’œuvre, sous un abri à la sortie du « marché ». Arya se précipite, laissant perplexe la Femme.

ARYA
Bonjour Messieurs.

LES SCULPTEURS, en chœur
Bonsoir Bature, comment ça va ?

ARYA
Ca va très bien et vous mêmes ?

LES SCULPTEURS, en chœur
Et le séjour ?

ARYA
Tout juste commencé, à vrai dire; mais déjà dense comme igname pilé.

LES SCULPTEURS, tordus de rire
Tu connais igname, tantie ? Séjour dense comme igname pilé ?

ARYA
Oui je connais igname. Igname frit, igname bouilli, igname pilé. Ma mère nous en préparait les jours de fête quand j’étais petite.

LES SCULPTEURS
D’accord ma fille ! On voit mieux qui tu es maintenant. Tu vas dormir à quel hôtel ?

ARYA
Je ne suis pas ici pour aller à l’hôtel. C’est ma famille ici, je dois dormir chez ma famille.

LES SCULPTEURS, tordus de rire
Ah bon mais tu sais, y’a cafards et trou au sol pour chier ! Odeur de merde, grouillement d’insectes. Rires. L’eau est brumeuse comme pisse de chèvre, le sol gris, en béton armé, froid comme la mort. La poussière s’installe tous les jours un peu, elle se couche doucement et il faut la chasser, inlassablement, au balai de raphia, le dos plié, le ventre collé aux cuisses. Le four c’est charbon braisé. Si ta famille est pauvre, ce sera natte tressée étendue au sol pour dormir, à six ou sept dans la même pièce, sans vent, sans autre air que les souffles chauds et râpeux des dormeurs. Alors ? Nouvel éclat de rire.

ARYA
Ca m’est égal. Je préfère oublier mon matelas, mon frigo et mon gaz pour un temps et ne pas oublier de rencontrer mon peuple.

LES SCULPTEURS, tout sourire.
Ah Bature ! Bon il faut acheter quelque chose. C’est beaucoup de travail tout ça et c’est de l’artisanat traditionnel.

ARYA
Ce masque-là. Racontez-moi son histoire.

LES SCULPTEURS
Quelle histoire ? Eh Bature, c’est un masque traditionnel voilà tout.

L’HOMME
Arya se met à raconter en place publique face à ces hommes qui ne l’ont pas comprise, l’histoire de ce masque, les secrets de ce peuple, jusqu’aux mystères les plus interdits. Pourquoi cet œil si profond, ce bois si poli, puis cette partie si rugueuse ? Pourquoi ce sourire figé, cette ride, cette boucle ? Voyez la foule qui s’est approchée, interloquée : comment une peau claire, une mulâtre, pourrait-elle être plus semblable à nous que nous-mêmes ?

Arya s’est mise à chanter doucement et la Femme et la petite fille qui lui avait servi de l’eau, entonnent avec elles. Quand elles eurent fini. Un silence dans l’assemblée avant que chacun, précautionneusement, ne retourne à ses affaires.

Certaines choses ont oublié de tourner rond sur l’écorce concave de la planète.

SCULPTEUR 1
Non mais qu’est-ce qui t’a pris de parler comme ça de notre travail devant tout le monde ?

SCULPTEUR 2
Et qui es-tu pour savoir mieux que quiconque l’Histoire et humilier notre travail, et dévoiler notre peuple, le faire nu et proche et prêt à se faire violer ?

SCULPTEUR 1
Hein, parle donc, Bature ? Quel est ce dieu immonde qui t’envoie ?

SCULPTEUR 2
Et vas-tu au moins, en guise de réparation, nous acheter ce masque que tu sembles connaître comme ton propre fils ? Hein Bature, il faut acheter si tu ne veux pas vexer nos dieux trop avant.

LA GAMINE
Vous n’êtes que des gros méchants, imbéciles. Elle vient de parler de votre travail si joliment et vous la disputez.

LA FEMME
La petite a raison. Vous avez été blessés dans votre orgueil et maintenant vous pensez redorer la fierté craquelée en la faisant payer. Non mais vous n’avez pas honte. La moindre des choses serait de lui offrir ce masque qu’elle connaît bien mieux que vous-mêmes qui l’avez pourtant enfanté du tronc. Pères irresponsables, la Bature sera une bien meilleure mère. Offrez-lui donc ce masque !

SCULPTEURS
Maman, maman, il ne faut pas s’énerver comme ça. Nous sommes mécontents parce que notre peuple a des secrets qu’il doit préserver s’il ne veut pas mourir. Et qu’est-ce qu’elle fait la Bature ? Elle arrive sur le marché et elle crache ces vérités comme la mitrailleuse des Blancs.

LA FEMME
Elle a sans doute manqué de tact mais elle vient d’arriver et ne connaît pas encore nos manières. Cependant, l’étendue de son savoir montre que nous n’avons pas affaire à une descendante d’esclaves ordinaire. Alors mon fils, tu vas me faire le plaisir d’offrir ce masque sacré à Bature…

ARYA
Je m’appelle Arya.

LA FEMME
Tu vas offrir ce masque à Arya et lui faire le plaisir de la considérer comme l’une des tiens, Adja-Fon, mieux que toi-même.

Les sculpteurs se concertent du regard.

SCULPTEUR 1
Très bien. Tenez Mademoiselle. Il lui tend le masque. Excusez-nous pour notre emportement mais comprenez l’étrangeté de votre discours. Vous avez suscité beaucoup de crainte dans toute la place. Prenez garde.

ARYA
Merci beaucoup. Je vous reverrai sans doute bientôt. Vous faites du bon travail.

Arya, la Femme et la gamine s’éloignent ; les artisans sont laissés, perplexes, à leurs burins, couteaux et bouts de bois. Clap pop clap pop

ARYA
Cette petite, c’est votre fille.

LA FEMME, tout sourire
Ho non! Mes enfants à moi sont plus vieux que toi! Cette gamine, là, elle a amené la calebasse pleine d’eau pour te réveiller de ton malaise quand la foule te mirait, pensive, les bras lourds, la bouche creuse.

ARYA
Oh c’est donc ça ! Merci ma chérie, j’avais raison de te sentir bienveillante.

LA GAMINE
De rien, Madame, c’est gratuit.

ARYA
Tu dois m’appeler Arya. Et puis je tiens à t’offrir ce bracelet pour te remercier de m’avoir sauvée. C’est une protection que mon grand-père m’a donné quand j’avais ton âge et que je souffrais d’une fièvre étrange et menaçante.

LA GAMINE
Oh merci, c’est trop. Merci, hein.

ARYA
Non, c’est toi que je remercie. Sincèrement.

Les trois femmes comme une seule et un bonheur.

LA FEMME
Voyons si vous connaissez cette vieille chanson.

Elle se met à chanter, accompagnée de la petite. Après quelques notes, Arya entonne et chante dans la langue.

 

LE TRÔNE

Le roi et l’un de ses nombreux amis. Une fin de repas. Des cure-dents rudement plantés dans les gencives.

L’AMI
Je voulais vous informer d’une rumeur surgie du port hier matin.

ROI
Je vous écoute.

L’AMI
J’y porte moi-même grande créance car ceux qui me l’ont rapportée sont les premiers concernés et sont hommes de confiance, mon Altesse.

Le roi le somme d’un bref mouvement de tête et d’un claquement de paupières, de poursuivre.

L’AMI
Ce sont les deux sculpteurs de la cour, mon Eminence.

ROI
En effet, ces deux-là sont dignes de toute la confiance que le royaume peut déposer en ses plus fidèles sujets.

L’AMI
Je suis heureux que vous approuviez ma position.

ROI
Je l’approuve et porterai l’attention qu’il convient aux propos de ces deux membres de la cour. Poursuivez donc.

L’AMI, se grattant la gorge et forçant sa déglutition.
Bien. Il s’est passé une chose inédite hier matin, à la sortie du marché du port.

ROI
Mais encore, mon ami, allez plus avant je vous prie.

L’AMI
C’est-à-dire que jamais chose pareille ne s’était produite.

ROI
C’est en effet la définition exacte d’une « chose inédite ».

L’AMI
En effet. Eh bien une étrangère, claire de peau, de toute évidence mulâtre, est arrivée hier matin au port par bateau.

ROI
Quelle coïncidence inédite. Par bateau, dites-vous?

L’AMI
Oui, un navire brésilien. La Bature est passée par le marché et elle est tombée inconsciente devant une vendeuse de tomates.
 

ROI
La chaleur, le soleil, le bruit. Corps fragile de blanc.

L’AMI
Une vieille folle et une gamine placée sont venues à son secours. Quand la Bature a repris ses esprits, elles se dirigeaient vers la sortie du marché quand, soudain, elles ont fait face à l’atelier de nos deux sculpteurs.

ROI
Grand dieu mon ami, je sens mon cœur s’emballer.

L’AMI
Oh mais ce n’est pas tout, votre Altesse, prenez garde. Arrivée devant l’atelier, la Bature n’a d’yeux que pour le masque sacré de notre royaume, le grand modèle. Les salutations et promotions des deux artisans n’y font rien, elle scrute l’œuvre et finit par dire « Racontez-moi l’histoire de ce masque. »

ROI
Je frôle la syncope.

L’AMI
Les artisans, en loyaux serviteurs du roi, n’ont pas fait offense à nos coutumes et se sont tus quant à l’histoire de notre masque.

Le roi empoigne un éventail et le secoue violemment.

L’AMI
Mais voilà que la Bature se met elle-même et en pleine heure d’affluence du marché, à chanter les moindres détails, les moindres recoins, les moindre poinçons de notre masque et, par là, un partition immense et cachée de notre royaume.

Le roi a cessé de battre l’éventail.

ROI
Vraiment ? Comment cela la partition ? La partition?

L’AMI
La partition.

ROI
Nous parlons bien de la même chose mon frère ?

L’AMI
De la même chose mon Roi.

ROI
En effet, la chose est inquiétante. Le mieux à faire, le plus prudent du moins, est de mettre la main sur cette étrangère inadéquate, et de l’isoler le temps d’une enquête que vous dirigerez vous-même. Je veux savoir qui est cette femme, pourquoi elle vient chez nous en maîtrisant notre peuple par son savoir, si ses intentions sont bonnes ou mauvaises, et enfin si elle représente un danger pour le royaume et pour mon trône.

L’AMI
Ce sera chose faite sous peu mon Altesse.

ROI
Fort bien. Il faut me laisser maintenant.

L’AMI
Hmm. La Bature, je l’isole dans la suite diplomatique.

ROI
Mais enfin, qu’est-ce qui vous siropte la tête comme ça mon frère. Quelle discrétion que la suite diplomatique, mais enfin ! Déposez-la dès cette nuit et dans le plus grand silence dans une cellule de la prison.

L’AMI
Dans la prison mon roi ?

ROI
Dans la prison. Prenez toutefois grand soin de vider la cellule. Qu’elle y soit seule et correctement. Offrez-lui également le repas et excusez le roi pour cette mesure sans élégance mais nécessaire pour la sécurité et l’intégrité du royaume.

L’AMI
Bien votre Altesse. Je vais demander à partir.

ROI
Non, c’est moi-même qui vous demande de me laisser.

L’ami quitte le roi


Sodabi !
Le roi quitte le salon.


L’HOMME
Cette nuit-là, l’ami du roi se rendit à la case de la vieille femme. Un vieillard gris comme cendre, et dur comme pierre avait déposé sa tête contre la porte de la case. Il écoutait les le souffle de sa femme et c’était pour lui une délectation sans nom.
L’ami du roi le prit pour un garde et l’étrangla. La case était simple. Une seule pièce. L’ami du roi entra. Dans la pénombre, il distingua une rangée de calebasses, un autel, et les souffles de trois femmes. Elles dormaient, pliées sur une unique natte de raphia. Arya, plus claire, se confondait moins avec la nuit. Il fut aisé de la saisir, de la glisser sur son épaule et de l’emmener ailleurs, loin de ses amies. En terre étrangère.
Comme si son esprit rêveur avait pressenti la douleur de l’événement, son corps enfouit Arya dans un sommeil profond et quarante-huit heures durant, elle n’ouvrit l’œil, à l’écart de la surface lacérée.
A son réveil, Arya avait mal aux reins. Aucune natte sous son corps, aucune amie à ses côtés. Plus de calebasse, ni d’autel, seulement quatre murs méchamment gris, une fenêtre cruellement petite et barrée de fers.

 

LA CELLULE

Arya se réveille dans sa cellule de prison. Panique.


ARYA
Il y a quelqu’un ? Mon dieu, quelqu’un? Où suis-je? Qu’est-ce que je fais ici? Où sont passées mes deux amies ?


UN GARDE il a ouvert une petite lucarne qui lui permet de voir toute la cellule. Arya, elle, ne peut distinguer que ses yeux.
Bonjour Bature. Bien dormi, dites-moi. Ca fait maintenant deux jours que vous êtes arrivée ici et voilà que c’est la première fois que je vous vois debout.
ARYA
Deux jours, dites-vous ? Expliquez-moi tout de suite ce que je fais ici.
UN GARDE
Je suis tenu au secret Bature.
ARYA
Je suis en prison ?
UN GARDE
Hmm.
ARYA
Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Silence. Le garde avait même quitté la lorgnette. Je vous en prie, dites-moi quelque chose.
UN GARDE
Bon. Ca remue,et son museau réapparaît. Vous m’avez l’air sympathique. Raclement de gorge. Tout ce que je peux vous dire ma demoiselle, c’est que le Roi Otundé en personne a réclamé votre incarcération. Vous avez récolté sa défiance quant à l’objet de votre visite au royaume du Dahomey après votre discours sur le masque sacré, hier matin au marché.
ARYA
Quoi ? Il me considère comme une menace?
UN GARDE
C’est en prévention mademoiselle. Une enquête va être réalisée sur votre personne.
ARYA
Mais pourquoi ne pas me demander directement. C’est absurde.
UN GARDE
Je ne peux pas vous en dire davantage, Bature. Mais comprenez que si l’on vous soupçonne d’être venimeuse comme serpent, on ne peut que redouter votre langue.
GARDE 2 arrive.
La Bature a une visiteuse.
ARYA
Pardon, mais je m’appelle Arya.
GARDE 2
Acceptez-vous la visiteuse ? C’est une gamine un peu sale qui dit être votre amie.
ARYA
Oh oui bien sûr, qu’elle vienne.
Garde 2 part chercher la gamine.


GARDE 1
Vous avez déjà de la visite. Les autres prisonniers n’ont que rarement des nouvelles de l’extérieur. Et si on vient les visiter, on reste de part et d’autre d’une grille, on n’a pas le droit de se toucher, ni d’enchaîner plus de cinq phrases, sinon le compteur bat de sa chicotte et le dos brûle pour trois jours.


Garde 2 revient accompagné de la gamine. Elle porte un gros djembé dans ses bras frêles.
L’ENFANT
Bonjour Arya. Elle affaisse son buste et sa nuque en guise de révérence.
ARYA
Bonjour, Awao. Comment ça va?
L’ENFANT
Oh, ça peut aller. La vieille et moi, nous inquiétons beaucoup pour vous. Sous le choc de votre disparition, elle a remué soleil et poussière pour vous retrouver. Quand enfin le griot a informé la ville de votre emprisonnement, la colère et la tristesse ont remplacé la peur, ses jambes et son souffle se sont coupés et elle n’a pu se relever depuis, engluée à la natte, bavant de fièvre. Et elle marmonne aussi, comme une vieille folle, que son cœur, son mari, son amour, ont été soustraits au monde visible en même temps que vous.
ARYA
Oh non, la pauvre. Tu dois la rassurer, tu m’entends Awao. Dis-lui bien que je sortirai bientôt d’ici et que je l’aiderai à retrouver son maraudeur de mari. Tu lui diras, hein, petite ?
L’ENFANT
Oui, bien sûr. Tenez, elle m’a confié ceci pour vous. C’est un djembé. Et moi qui n’ai rien, je vous apporte deux mots, les deux plus beaux mots du monde, ceux que j’ai gardés avec moi après la mort de mes parents : amitié et fraternité, « wagnigni » et « gbédokpo ».
ARYA
Merci Awao. Merci. Et remercie la vieille pour moi. Quel est son prénom d’ailleurs, elle ne me l’a jamais dit.
AWAO
A moi non plus elle n’a jamais voulu le dire. Elle aime bien être vieille et c’est tout. Comme un corps creux qui abrite toutes les vieilles du monde et pas de nom dessus, pour n’en oublier aucune.
ARYA, un sourire triste
D’accord. Tu la remercieras. Et merci à toi Awao, merci pour ta visite et pour ces magnifiques “wagnigni” et « gbedokpo ».. Elle regarde le poignet d’Awao. Ca me fait plaisir que tu portes ce bracelet.
AWAO
Oui, j’aime bien aussi. Et ça vous rend moins loin de moi comme ça. Je vais demander à partir, Madame.
ARYA
Arya ! Oui bien sûr, tu peux y aller. A très bientôt et embrasse la vieille pour moi.
La petite sort de la cellule. Arya se retrouve seule à nouveau.
GARDE2
Eh Madame, vous avez une nouvelle visite. Un drôle de bonhomme aux yeux brillants comme eau de mer au soleil. Long et frêle comme anguille.
ARYA, qui a retrouvé le sourire
Oui, c’est le capitaine qui m’a amenée ici. Quelle chance qu’il soit encore sur terre et qu’il pense à moi.
GARDE 2
Je le fais venir donc ?
ARYA
Evidemment.
Arya apprête ses cheveux et cherche un miroir en vain. Elle voudrait ensuite passer un coup de balai et dépoussiérer la case vide mais elle ne trouve rien d’autre que son corps.
Le Garde 2 introduit le Capitaine dans la cellule d’Arya.


ARYA
Bonjour Capitaine. Comment allez-vous ? Votre visite me fait tellement plaisir.


CAPITAINe
Je vais bien ma belle Arya. C’est plutôt à vous qu’il faut demander ça.
ARYA
Les gens que j’aime viennent me voir. Même le froid de cette cellule ne peut pas geler un cœur si ravigoté.
CAPITAINE
Dès que j’ai appris la nouvelle j’ai couru jusqu’ici. J’ai vu une petite gaillarde sortir de la prison. Je ne dois pas être le seul à penser à vous.
ARYA
Grâce à Dieu.
CAPITAINE
Je ne peux pas rester avec vous beaucoup plus longtemps. Mon bateau reprend la mer dans moins d’une heure.
ARYA
Oui, je comprends. J’espère seulement vous revoir un jour, à l’air libre, le corps et le cœur déliés. Nous nous reverrons, dites ?
 

CAPITAINE
Pour un capitaine, les promesses au monde terrestre sont difficiles à prononcer, ma belle amie. Mais je suis certain d’une chose, c’est que vous m’accompagnerez sur une autre de mes traversées, plus belle, plus longue, la pont résolument tourné vers demain.
Mais en attendant ce jour, prenez cette maracasse. Elle est modeste, mais elle me fait penser au ressac de la mer quand elle est d’humeur douce. Et j’y ai gravé ces deux mots qui vous porteront toujours un peu : « amizade » et « fraternidade ». Amitié et fraternité.
ARYA
Merci Capitaine. Je n’oublierai rien. A bientôt.
CAPITAINE
A bientôt Arya, prenez soin de vous et gardez courage.
 

De nouveau seule.


ARYA
Grâce à vous.
L’HOMME
A chaque heure que faisait le vent, Arya recevait un nouveau visiteur, qu’elle avait rencontré au port, au marché, ou bien un inconnu qui avait été charmé par son discours sur le masque sacré, par son chant et sa danse, puis attristé par la nouvelle de son emprisonnement. Chaque visiteur ramenait avec lui un instrument de musique, et ces deux mots magiques, « amitié » et « fraternité », dans leur langue dialectale.
De tout le Bénin, les gens s’attardaient sur leur route pour venir la saluer, curieux de cette étrangère, pas si étrange que ça, qui racontait leur pays et qui s’intéressait à chacun comme à son propre frère.
Dans le même temps, les prisonniers lui enseignèrent les musiques, les rythmes et les danses de leurs villages et la prison entière se réchauffait., La prison entière ressuscitait.
Seulement, comment Arya, foisonnante, pouvait-elle supporter de contraindre son corps fougueux à quatre murs gris, ses yeux songeurs à un ciel grillagé, son cœur amoureux à un univers systématique, sans souffle ?
Arya, peu à peu, devint aussi rétrécie que sa cellule, et son regard aussi fade que la pâte de maïs. Ses amis s’inquiétaient, s’indignaient.
Et la révolte grimpa jusqu’aux ramparts de la prison.

PASSERELLE
Il semble que le Bénin entier se soit précipité aux abords de la prison pour demander la libération d’Arya. On distingue dans la foule, la vieille, l’enfant et le capitaine. Le roi, alerté, arrive, escorté, face à la foule qui fait silence.

LE ROI
Mes amis, chers et loyaux sujets du royaume. J’entends votre colère depuis mon palais
Elle brûle depuis deux jours déjà et je viens aujourd’hui apporter l’eau nécessaire pour éteindre la flamme et calmer les braises. Au terme d’une enquête que j’ai ordonnée moi-même, les conclusions sont celles-ci.

Le roi fait signe à son ami de s’adresser au peuple. Décontenancé, il bredouille.
AMI DU ROI
Oui, bonsoir. Bon. Notre roi vient de le dire. L’enquête a été duement menée et a conclu ceci.
 

La vieille montre une étrange faiblesse. Le roi coupe la lenteur de son ami.
LE ROI
Nous nous sommes trompés sur le compte de l’inculpée. Calmez-vous mes amis. Calmez-vous. Nous devons procéder par étape. Prudence est reine. Afin de valider le résultat de l’enquête, nous devons soumettre Arya à une épreuve publique. Nous allons lui demander de venir ici et de s’adresser à vous tous. Si elle ne parvient pas à vous réunir, à vous faire oublier clivages culturels et querelles, Arya sera considérée comme une imposture et traitée comme telle. Si en revanche, elle réalise l’épreuve avec succès, elle sera remise en liberté, couverte des honneurs royaux et sa véritable idéntité sera dévoilée. La foule murmurait, étonnée par tant d’emphase. Faites venir Arya et informez-la de sa tâche.
 

Le Garde 1 entre dans l’enceinte de la prison. A son retour, il aura du mal à lâcher le bras d’Arya, livrée entière au jugement du peuple.
 

Des salutations fusent du parterre. Mais les gens contiennent leur enthousiasme. Ils attendent…

ARYA
Bonsoir mes amis. Merci d’avoir fait tout ce bruit pour moi. Je sais que le roi veut que je prouve qui je suis. Je vais au moins essayer de vous remercier comme il se doit pour votre soutient.

Arya empoigne les maracasses, enfile les bracelets-chevilles et commence à taper le rythme. Les prisonniers, restés derrières les murailles mais l’oreille alerte, se mirent à jouer eux aussi des multiples instruments offerts par les visiteurs. Puis soudain, la voix d’ARya s’élève, aérienne, suave.

Paassi téré, gnanzé téré, wagnigni, gbedokpo, amizade, fraternidade, doo gnon, mèron, non gnein hrr, kirou, non sina.
Et ainsi de suite. Arya s’était souvenu de chacun des mots et les révélait dans une chanson formidable que la foule en liesse, remuante, reprit en cœur. Quand la musique se tut, les acclamations du peuple chahutèrent Arya et rosirent ses joues.

Merci.
LE ROI s’avançant au devant de la foule mais négligeant de regarder Arya.
Au vue de cette performance, nous sommes obligés de reconnaître le succès de cette femme. L’épreuve est accomplie au-delà de toute espérance.
Nous devons donc avoir l’humilité et l’honnêteté nécessaires pour vous révéler qu’Arya, celle que vous réclamez, est en fait la descendante directe du roi Baboula, notre vénéré ancêtre. Arya est princesse de ce royaume. Elle en connait les secrets et ceux-là mêmes qui ont été perdus lorsque Baboula fut déchu en esclave et soustrait de notre terre pour les Amériques. Il semble que la descendance de Baboula s’est attachée à transmettre le savoir de notre peuple. Et ce savoir que nous pensions perdu, nous revient aujourd’hui, par l’intermédiaire d’Arya. Il se tourne enfin vers Arya. Nous allons donc vous demander, Madame, de bien vouloir intégrer notre royaume et d’offrir aux plus dignes d’entre nous des parcelles de votre savoir. Vous serez en retour, considérée en reine, mon égale et pourrez disposer des maris qui vous conviendront.
La foule, hystérique.


ARYA
Je ne sais que répondre de convenable à cette offre si surprenante. Elle se tourne vers le peuple. En effet, je suis princesse. Je vous transmettrai ce que mon grand-père et mon père ont eu le temps de me raconter avant ma mort.
Mais, s’il-vous-plaît, depuis mon arrivée ici, j’en ai appris autant que de toute une vie et n’accepterai pas d’être traitée ainsi en prophète. Je vous assure mes amis, j’ai autant soif de votre eau que vous de la mienne. Voyez : sans vous, comment aurais-je survécu à la prison ?
Je suis venue ici sous les prescriptions de mon grand-père et j’ai trouvé sur cette terre, ma partie manquante.
Seulement, la personne qui m’a amenée ici (Le Capitaine était noyé dans la foule mais Arya a visé ses yeux, en ligne droite) m’a proposé une nouvelle traversée et je ne saurais la refuser. Je vais repartir avec vous capitaine. Comme promis.
CAPITAINE
J’étais justement venu vous chercher.
ARYA
Et nous ferons escale ici souvent ?
CAPITAINE
Chaque fois que les courants nous y mèneront.
ARYA
La petite et la vieille peuvent venir avec nous, elles aussi ?
CAPITAINE
Evidemment. Quand il y en a pour un, il y en a pour dix, non ?
ARYA au roi et au peuple
Votre ami, mon roi, celui qui est venu me voler à mes amis en pleine nuit pour m’enfouir au fond d’un cachot. Celui-ci, en entrant dans la case, a d’abord tué un amour, l’amour sombre de la vieille et de son vieux mari. Mon Altesse, vous portez la responsabilité de cette injustice autant que votre homme de main. Pardonnez mes rudes paroles mais en tuant l’amour, vous avez tué la vieille. La vielle est assise, la respiration rugueuse. Elle embarquera avec nous tout à l’heure en même temps que l’enfant et peut-être que le vent du large réanimera ses poumons malades.
Quant à vous tous mes amis, à très bientôt. Portez-vous bien, réconciliez-vous avec vos rêves. Aimez-vous et je pourrais mourir tranquille. Merci pour tout. Soyez fiers.

3 août 2009

LE MASQUE avec sa suite

Publié par ameliabrechet dans Non classé


LA PORTE 

 

 

 

L’HOMME un fredonnement choral accompagne ses paroles et entoure Arya 

C’est un soir peu ordinaire. La terre approche, et demain matin Arya foulera la terre de ses ancêtres.

 

ARYA sur le pont, au Capitaine 

Ces étoiles-ci, mon ami, celles qui ont guidé nos pères perdus au fond des nuits sans lunes, celles qui les ont fait rêver et ont nourri leurs légendes… je les rencontre pour la première fois.

 

LE CAPITAINE

Tu sauras rapidement si elles te reconnaissent ou pas.

 

ARYA

Je sens déjà chacune d’elles osculter ma peau métisse et apaiser ce crâne, plein d’une mémoire tâchée de sang, de sueur et de la mauvaise foi des hommes.

 

Le fredonnement s’affirme peu à peu en chant des exilés. 

 

LE CAPITAINE

Tu n’as pas peur que les étoiles soient plus indulgentes que ton peuple ?

 

ARYA

Non ce n’est pas ce peuple qui me fait peur. Seulement qui je suis par rapport à lui.

 

LE CAPITAINE

Sois prudente pourtant. L’étoile a continué de briller au dessus de cette côte des esclaves, elle a vu, scruté, immobile et elle n’a pas senti  sa lumière s’éteindre. Les hommes que tu vas rencontrer… ceux qui ont échappé aux guerres, aux rafles, ceux qui ont vendu leurs propres frères… ceux encore qui ont fait dos à leurs coutumes quand le Blanc est arrivé et a irradié la terre rouge en criant que rouge et terre étaient sales, grossiers, vulgaires…ceux  qui ont souffert, séparés, divisés, et qui désormais se retranchent dans leur colère ou se sont assoupis, lassivement tristes,  ces hommes divers, mais tous au raz du sol,  n’auront pas la même clairvoyance que les constellations du ciel.

                                                                                                                                 

ARYA

Moi la fille d’esclave, je reviens.

 

Le chant est là, omniprésent.. 

 

Together, we may die tomorrow, 

We may be beaten to death 

We may work till we can’t breath 

Huge as this ocean is our sorrow 

Dirty like this ship is our pain 

So lord we don’t care to die 

If you could just try 

To preserve and calm down  our collective brain 

 

 

Les étoiles brillent L’aurore les chasse, doucement. La côte. Les cris du  port éteignent le souvenir. 

 

L’HOMME                    

Arya, l’enfant métisse, fille d’esclave mort en révolte. Fille d’exilés. Exilée elle même, en errance entre deux continents. L’un deux, l’Afrique, elle la porte, immense, pleine, fière, dans ses veines et dans sa tête, tressée des récits que son grand-père s’est attaché à lui transmettre jusqu’à ce que la mort  raidisse sa langue et couse ses lèvres. Mais cette Afrique, elle ne l’a vu qu’en mots et qu’en rêve, elle l’a touché peut-être un peu quand elle caressait la peau épaisse et noire comme cigarette de son  grand-père, curieuse des milliards de ravins, des creux et des lacs noirs sur noir, taillés à force d’années et de travail contraint dans les champs de coton.

 

Arya descend du bateau. Le brouhaha du port se taît. Elle regarde ce peuple, le sien, oublié. Puis elle voit ce sol qu’elle aurait dû fouler chaque jour, pieds nus, en enfant rieuse. Arya se baisse pour toucher cette terre qui a gardé dans sa poussière l’hémoglobine de ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants qui ont franchi la porte du non-retour. Elle en couvre sa main, elle la caresse, s’agenouille, s’allonge, baise ce sol…enfin. Son sol. 

 

Les regards sont sur elle, l’enfant métisse, l’étrangère. Le silence d’abord. Puis quand elle se relève comme après un sommeil de deux siècles, le bruit soudain, les cris soudain. 

 

UN ZEMIDJAN 

Bature, Bature, ça va où ? Montez, montez. Ca va où?

 

Il veut l’aider à porter son sac. Arya se dégage. 

 

UNE VENDEUSE DE POISSON

Bature, bature, bonjour, comment ça va ? Il faut acheter mon poisson. C’est le meilleur et le moins cher, ici. Bature, il faut acheter.

 

UNE JEUNE FEMME, avec, au dos, son enfant 

Bature, bature, je peux toucher ? elle désigne la peau de l’avant-bras d’Arya. Comment je fais pour être comme vous. Il faut m’acheter la crème, là. Je peux toucher encore. Touchez mon fils, s’il-vous-plaît, belle, très belle dame. Touchez sa tête s’il-vous-plaît. C’est pour qu’il vous ressemble plus tard. Je peux toucher les cheveux aussi? 

 

Arya voudrait pleurer. 

 

ARYA 

Mais pourquoi tu fais ça? Tu es magnifique toi-même et tu te défigures! Laisse-moi. Aime-toi.

 

LA JEUNE FEMME avec un grand sourire

Et Bature, prends mon fils, il faut l’amener chez toi.

 

UNE VENDEUSE A L’ETALLAGE

Des tomates, Madame. Il y a les tomates, les oignons, les avocats, les ananas…. Il y a tout  et c’est pas cher pour vous, spécialement pour vous. Venez, venez voir. Elle lui saisit la manche. 

 

Arya, tombe, inconsciente. 

Une femme, qui avait assisté à la scène de loin, écarte la foule et rejoint le corps inerte. 

 


LA FEMME 

Mais faites place voyons. Qu’est-ce que c’est que ces manières, même ? Eloignez-vous d’elle, enfin ! Laissez-la respirer ! Apportez de l’eau, là… Personne ne remue. Et vite!

 

Une petite fille se désigne et va chercher une calebasse pleine d’eau. 

 

L’ENFANT 

Tenez Tantie. C’est pour la belle dame.

 

LA FEMME

Merci ma fille.

 

La femme verse de l’eau sur le visage d’Arya. L’attroupement s’est déjà un peu dispersé. Arya ouvre les yeux. Faiblement.                                                                                                                                     

 

LA FEMME

C’est que c’est pas costaud ces bêtes-là. Bonne arrivée petite. Il va falloir te reposer un peu. D’où viens-tu, comme ça ?

 

ARYA 

Du Brésil. J’ai eu deux mois de navigation pour arriver ici.

 

LA FEMME

Ah!,  tu as le luxe de faire le chemin-retour, c’est bien ça ?

 

ARYA

Oui mon grand-père est mort deux mois avant mon départ. C’est lui qui m’a décidé à aller fouler la terre de mes ancêtres. Il m’a demandé de croire au vieil adage « Pour savoir où tu vas, il faut connaître d’où tu viens. » C’est l’une des dernières phrases qu’il a pu dire en regardant le monde avec des yeux vaillants.. Certains proches, présents à la mise en bière ont déclaré l’entendre chuchoter inlassablement ce refrain alors même que son corps était jauni, son visage rendu comme cire,  par trop de jours sans vie.

 


LA FEMME 

Hmm. C’est bien ma fille. Mais avant d’essayer de reconquérir ta terre, et qu’elle t’accepte comme l’une des siens, il va falloir te reposer. Ca peut aller, tu peux te lever ? On va manger la pâte chez moi. J’ai préparé ça hier et j’avais peur qu’elle se gâte si personne ne m’aidait à la manger.

 

ARYA 

Vous vivez seule ? 

 

LA FEMME

Oh non il paraît que mon mari traîne encore le quartier quand il fait sommeil sur toute la ville et qu’il vient coller son oreille à notre porte d’entrée pendant plusieurs minutes, tout immobile. C’est pour vérifier que je respire aussi fort que du temps ou nous partagions le lit, certains m’ont dit. En tout cas, quelqu’un veille sur moi et m’aime encore assez. 

 

Elle sourit. Ses incisives sont si écartées qu’une langue de bœuf pourrait passer dans l’embrasure. 

 

Elles marchent bras dessus, bras dessous quand soudain, des coups de burin brisèrent leur sérénité. Des coups de burin, cadencés, qui inventent leur temps, leurs propres secondes. Ce rythme éveille Arya, dont le souffle calque les claquements. Son regard cherche et trouve la source. Deux artisans sculpteurs sont à l’œuvre, sous un abri à la sortie du « marché ». Arya se précipite, laissant perplexe
la Femme. 

 

ARYA

Bonjour Messieurs.

 

LES SCULPTEURS, en chœur 

Bonsoir Bature, comment ça va ? 

 

ARYA

Ca va très bien et vous mêmes ?

 

LES SCULPTEURS, en chœur 

Et le séjour ?

 

ARYA 

Tout juste commencé, à vrai dire; mais déjà dense comme igname pilé.

 

LES SCULPTEURS, tordus de rire 

Tu connais igname, tantie ? Séjour dense comme igname pilé ?

 

ARYA 

Oui je connais igname. Igname frit, igname bouilli, igname pilé. Ma mère nous en préparait les jours de fête quand j’étais petite et puis est venu le temps où c’est moi qui ait dû préparé.

 

LES SCULPTEURS 

D’accord ma fille ! On voit mieux qui tu es maintenant. Tu vas dormir à quel hôtel ?

 

ARYA

Je ne suis pas ici pour aller à l’hôtel. C’est ma famille ici, je dois dormir chez ma famille.

 

LES SCULPTEURS, tordus de rire 

Ah bon mais tu sais, y’a cafards et trou au sol pour chier ! Odeur de merde, grouillement d’insectes. Rires. L’eau est brumeuse comme pisse de chèvre, le sol gris parce qu’en béton armé, froid comme la mort. La poussière s’installe tous les jours un peu, elle se couche doucement et il faut la chasser, inlassablement, au balai de raffia, le dos plié, le ventre collé aux cuisses. Le four c’est charbon braisé. Si ta famille est pauvre, ce sera natte tressée étendue au sol pour dormir, à six ou sept dans la même pièce, sans vent, sans autre air que les souffles chauds et râpeux des dormeurs. Alors ? Nouvel éclat de rire. 

 

ARYA 

Ca m’est égal. Je préfère oublier mon matelas, mon frigo et mon gaz pour un temps et ne pas oublier de rencontrer mon peuple.

 

LES SCULPTEURS, tout sourire. 

Ah Bature ! Bon il faut acheter quelque chose. C’est beaucoup de travail tout ça et c’est de l’artisanat traditionnel.

 

ARYA 

Ce masque-là. Racontez-moi son histoire.

 

LES SCULPTEURS

Quelle histoire ? Eh Bature, c’est un masque traditionnel voilà tout.

 

L’HOMME

Arya se met à raconter en place publique face à ces hommes qui ne l’ont pas comprise, l’histoire de ce masque, les secrets de ce peuple, jusqu’aux mystères les plus interdits. Pourquoi cet œil si profond, ce bois si poli, puis cette partie si rugueuse ? Pourquoi ce sourire figé, cette ride, cette boucle ? Voyez la foule qui s’est approchée, interloqués : comment une peau claire, une mulâtre, pourrait-elle être plus semblable à nous que nous-mêmes ?

 

Arya s’est mise à chanter doucement et
la Femme et la petite fille qui lui avait servi de l’eau, entonnent avec elles. Quand elles eurent fini. Un silence dans l’assemblée avant que chacun, précautionneusement, ne retourne à ses affaires. 

 

Certaines choses ont oublié de tourner rond sur l’écorce concave de la planète.

 

SCULPTEUR 1

Non mais qu’est-ce qui t’a pris de parler comme ça de notre travail devant tout le monde ?

 

 

SCULPTEUR 2

Et qui es-tu pour savoir mieux que quiconque l’Histoire et humilier notre travail, et dévoiler notre peuple, le faire nu et proche et prêt à se faire violer ?

 

SCULPTEUR 1 

Hein, parle donc, Bature ? Quel est ce dieu immonde qui t’envoie ?

 

SCULPTEUR 2

Et vas-tu au moins, en guise de réparation, nous acheter ce masque que tu sembles connaître comme ton propre fils ? Hein Bature, il faut acheter si tu ne veux pas vexer nos dieux trop avant.

 

LA GAMINE

Vous n’êtes que des gros méchants, imbéciles. Elle vient de parler de votre travail si joliment et vous la disputez.

 


LA FEMME 

La petite a raison. Vous avez été blessés dans votre orgueil d’artisans ignorants de la tradition et maintenant vous pensez redorer la fierté brisée en la faisant payer. Non mais vous n’avez pas honte. La moindre des choses serait de lui offrir ce masque qu’elle connaît bien mieux que vous-mêmes qui l’avez pourtant enfanté du tronc. Pères irresponsables,
la Bature sera une bien meilleure mère. Offrez-lui donc ce masque !

 

SCULPTEURS 

Maman, maman, il ne faut pas s’énerver comme ça. Nous sommes mécontents parce que notre peuple a des secrets qu’il doit préserver s’il ne veut pas mourir sous les assauts du monde moderne et des autres coutumes, et de notre communauté elle-même qui doit être tenue en haleine par la force des mystères. Et qu’est-ce qu’elle fait
la Bature ? Elle arrive sur le marché et elle crache ces vérités comme la mitrailleuse des Blancs.

 

LA FEMME

Elle a sans doute manqué de tact mais elle vient d’arriver et ne connaît pas encore tout nos codes. Cependant, l’étendue de son savoir me pousse à croire que nous n’avons pas affaire à une descendante d’esclaves ordinaire. Alors mon fils, tu vas me faire le plaisir d’offrir ce masque sacré à Bature…

 

ARYA

Je m’appelle Arya.

 

LA FEMME

Tu vas offrir ce masque à Arya et lui faire le plaisir de la considérer comme l’une des tiens, Adja-Fon, mieux que toi-même.

 

 

Les sculpteurs se concertent du regard. 

 

SCULPTEUR 1 

Très bien. Tenez Mademoiselle. Il lui tend le masque. Excusez-nous pour notre emportement mais comprenez l’étrangeté de votre discours. Vous avez suscité beaucoup de crainte dans toute la place. Prenez garde.

 

ARYA 

Merci beaucoup. Je vous reverrai sans doute bientôt. Vous faites du bon travail.

 

Arya,
la Femme et la gamine s’éloignent ; les artisans sont laissés, perplexes, à leurs burins, couteaux et bouts de bois. Clap pop clap pop 

 

ARYA 

C’est petite, c’est votre fille. 

 


LA FEMME, tout sourire 

Ho non! Mes enfants à moi sont plus vieux que toi! Cette gamine, là, elle a amené la calebasse pleine d’eau pour te réveillé de ton malaise quand la foule te mirait, pensive, les bras lourds, la bouche creuse.

 

ARYA 

Oh c’est donc ça ! Merci ma chérie, je te sentais bien veillante en effet.


LA GAMINE 

De rien, Madame, c’est gratuit.

 

ARYA 

Tu dois m’appeler Arya. Et puis je tiens à t’offrir ce bracelet pour te remercier de m’avoir sauvé. C’est un grigri que mon grand-père m’a offert quand j’avais ton âge et que je souffrais d’une fièvre étrange et menaçante. C’est à ton tour maintenant d’être protégée.

 


LA GAMINE 

Oh merci, c’est trop. Merci, hein. 

 

ARYA 

Non, c’est toi que je remercie. Sincèrement.

 

Les trois femmes comme une seule et un bonheur. 

 

LA FEMME

Voyons si vous connaissez cette vieille chanson.

 

Elle se met à chanter, accompagnée de la petite. Après quelques notes, Arya entonne et chante dans la langue. 

 

 

LE TRÔNE 

 

Le roi et l’un de ses nombreux amis. Une fin de repas. Des cure-dents rudement plantés dans les gencives. 

 

L’AMI

Je voulais vous informer d’une rumeur surgie du port hier matin.

 

ROI

Je vous écoute.

 

L’AMI

J’y porte moi-même grande créance car  ceux qui me l’ont rapportée sont les premiers concernés et sont hommes de confiance, mon Altesse.

 

Le roi le somme d’un bref mouvement de tête et d’un léger claquement de paupières, de poursuivre. 

 

L’AMI

Ce sont les deux sculpteurs de la cour, mon Eminence.

 

ROI

En effet, ces deux-là sont dignes de toute la confiance que le royaume peut déposer en ses plus fidèles sujets.

 

L’AMI

Je suis heureux que vous approuviez ma position.

ROI

Je l’approuve et porterai l’attention qu’il convient aux propos de ces deux membres de la cour. Poursuivez donc.

 

L’AMI, se grattant la gorge et forçant sa déglutition. 

Bien. Il s’est passé une chose inédite hier matin, à la sortie du marché du port.

 

ROI

Mais encore, mon ami, allez plus avant je vous prie.

 

L’AMI

C’est-à-dire que jamais chose pareille ne s’était produite.

 

ROI

C’est en effet la définition exacte d’une « chose inédite ».

 

L’AMI

En effet. Eh bien une étrangère, claire de peau, de toute évidence  mulâtre, est arrivée hier matin au port par bateau.

 

ROI 

Quelle coïncidence inédite. Par bateau, dites-vous? 

 

L’AMI 

Oui, un navire brésilien.
La Bature est passée par le marché et elle est tombée inconsciente devant une vendeuse de tomates, là, la femme de Mohamadou Dioula.

.

 

ROI 

La chaleur, le soleil, le bruit. Corps fragile de blanc. 

 

L’AMI 

Une vieille folle et une gamine placée sont venues à son secours. Quand
la Bature a repris ses esprits, elles se dirigeaient vers la sortie du marché quand, soudain elles ont fait face à l’atelier de nos deux sculpteurs.

 

ROI

Grand dieu mon ami, je sens mon cœur s’emballer.

 

L’AMI 

Oh mais ce n’est pas tout, votre Altesse, prenez garde. Arrivée devant l’atelier,
la Bature n’a d’yeux que pour le masque sacré de notre royaume, le grand modèle. Les salutations et promotions des deux artisans n’y font rien, elle scrute l’œuvre et finit par dire « Racontez-moi l’histoire de ce masque. »

 

ROI

Je frôle la syncope.

 

L’AMI

Les artisans, en loyaux serviteurs du roi, n’ont pas fait offense à nos coutumes et se sont tus quant à l’histoire de notre masque.

 

Le roi empoigne un éventail et le secoue violemment. 

 

L’AMI

Mais voilà que
la Bature se met elle-même et en pleine heure d’affluence du marché, à chanter les moindres détails, les moindres recoins, les moindre poinçons de notre masque et, par là, un partition immense et cachée de notre royaume.

 

Le roi a cessé de battre l’éventail. 

 

ROI 

Vraiment ? Comment cela la partition ? La partition? 

 

L’AMI 

La partition. 

 

ROI

Nous parlons bien de la même chose mon frère ?

 

L’AMI

De la même chose mon Roi.

 

ROI 

En effet, la chose est inquiétante. Le mieux à faire, le plus prudent du moins, est de mettre la main sur cette étrangère inadéquate, et de l’isoler le temps d’une enquête que vous dirigerez vous-même. Je veux savoir qui est cette femme, pourquoi elle vient chez nous en maîtrisant notre peuple par son savoir, si ses intentions sont bonnes ou mauvaises, si elle représente un danger pour le royaume et pour mon trône et enfin, qui l’envoie.

 

L’AMI 

Ce sera chose faite sous peu mon Altesse.

 

ROI 

Fort
bien
. Il faut me laisser maintenant.

 

L’AMI 

Hmm.
La Bature, je l’isole dans la suite diplomatique.

 

ROI

Mais enfin, qu’est-ce qui vous siropte la tête comme ça mon frère. Les parasites, ça s’extermine tous les trois mois, mon ami, songez-y. Et quelle discrétion que la suite diplomatique, mais enfin. Déposez-la dès cette nuit et dans le plus grand silence dans un cellule de la prison.

 

L’AMI

Dans la prison mon roi ?

 

ROI 

Dans la prison. Prenez toutefois grand soin de vider la cellule. Qu’elle y soit seule et correctement. Offrez-lui également le repas et excusez le roi pour cette mesure sans élégance mais nécessaire pour la sécurité et l’intégrité du royaume.

 

L’AMI 

Bien votre Altesse. Je vais demander à partir.

 

ROI

Non, c’est moi-même qui vous demande de me laisser.

 

L’ami quitte le roi 

Sodabi !

Le roi quitte le salon. 

 

L’HOMME

Cette nuit-là, l’ami du roi se réndit  à la case de la vieille femme. Un vieillard gris comme cendre, et dur comme pierre avait déposé sa tête contre la porte de la case. Comme s’il écoutait les bruits intérieurs et que c’était pour ce bonhomme une délectation sans nom.

L’ami du roi le prit pour un garde et l’étrangla. La case était simple. Une seule pièce. L’ami du roi entra. Dans la pénombre, il distingua une rangée de calebasses, un autel, et les souffles de trois femmes. Ces trois femmes dormaient, pliées sur une unique natte de raffia. Arya, plus claire, se confondait moins avec la nuit. Il fut aisé de la saisir , de la glisser sur son épaule et de l’emmener au loin, ailleurs, loin de ses amies. En terre étrangère.

A son réveil, Arya avait mal aux reins. Aucune natte sous son corps, aucune amie à ses côtés. Plus de calebasse, ni d’autel, seulement quatre murs méchamment gris, une fenêtre cruellement petite et barrée de fers.

3 août 2009

VOYAGE dans le Grand Nord (II)

Publié par ameliabrechet dans Non classé

Cécile, en tout cas, était sur les nerfs. Nous devions partir au village à 9h30 et nous étions prètes à 9h mais Lucien et Sura n’ont été prêts qu’à 12h30. Je m’en fichais un peu, je savais qie nous finirions par y être et que nous en profiterions autant.

6km de moto sur la terre rouge. Un grand champs sur notre gauche et, plantés sous un arbre, une multitude d’hommes et de femmes.
Nous descendons de la moto. Les cinq blanches en tenue traditionnelle font impression. Mathieu, le maître de cérémonie et maître de stage nous dirige sous l’arbre de l’Ancêtre, dans une parcelle plus repliée du terrain immense. Le sol est bosselé, car en culture, mais nous marchons sur chaque bourrelet de terre sans remords.
L’arbre est immense. Sous ses branches, nous pourrions peut-être construire quatre cases traditionnelles. L’ombre y est d’une fraicheur à peine croyable. L’impression d’entrée dans une cave troglodyte à la tourangelle.

Les enfants et quelques jeunes adultes sont en train de nettoyer le sol.
Mathieu nous explique que c’est sous cet arbre que son ancêtre a vécu, seul, il y a de cela deux-cent-cinquante-ans. Seul. Il fut, paraît-il, le premier habitant de la région ; l’homme grâce auquel Banikoara a vu le jour.

Mathieu nous présente à sa famille la plus proche. Son grand oncle est une espèce de sage respecté qui nous explique :

« Cet enfant que voici (un petit gosse de 10 ans environ, grassouillé, habillé à l’occidental et le regard baissé), est la réincarnation avérée du père de Mathieu, un puissant et respecté guérisseur de la région.

- As-tu déjà entendu parlé de l’Europe, petit ?, lui demande Mathieu pour nous introduire.

- Non. (petite voix, regard fuillant)

- Eh bien ces demoiselles viennent de l’Europe, tu apprendras cette année, en sixième, où cela se trouve. Et elles nous honoreront de leur présence aujourd’hui. ( il se tourne vers nous, le sage poursuit)

- Vous faites face à un enfant surprenant. D’autant plus surprenant qu’il a grandi en ville, à Cotonou. Mais lorsque l’un de nous est malade et que le gosse se met à officier, je suis obligé de me mettre à genou face à lui et il nous commande chaque plante que nous devons aller chercher pour guérir le mal.

- Mais quelqu’un lui a enseigné ou bien c’est l’un des signes de la réincarnation ?, demandai-je.

- Il a en lui l’esprit du père de Mathieu. Il n’a jamais reçu d’enseignement, il a grandi à la capitale économique ! (rires) »

Le gamin, fils du grand frère de Mathieu, donc petit fils de l’ancêtre dont il est la réincarnation, nous serre la main une à une sans lever les yeux une seule fois à nous.

Il y a donc deux ancêtres en présence parmi nous ce jour-là. L’ancêtre fondateur, chez qui nous sommes et venons commérer la mémoire. Et le défunt père de Mathieu, mort depuis 1992, et dont la réincarnation est parmi nous. Un enfant à l’allure très banale.

Mathieu nous fait passer par un petit chemin de brousse qui mène à une rivière de trois mètres de large :

« L’ancêtre l’a creusée de ses propres mains, seul et sans outillage. N’est-ce pas incroyable ? Grâce à lui nous avons l’eau.

- Et les caïmans, tonton !

- Oui et les caïmans. Mais ils se cachent. Nous leur faisons peur. »

Retour sous l’arbre. Etant arrivés en retard, nous avons manqué la première partie de la cérémonie et la pâte noire. Des enfants viennent installer des nattes pour nous, les cinq blanches, Lucien et Sura les deux Baribas (Lucien, bien qu’il soit jeune, est très respecté car il est griot de son peuple et qu’il a fait l’école avec succès). On nous apporte une calebasse immense pleine de bière de mil (tchoukoutou) et un gobelet en plastique bleu à se faire passer ainsi que le reste de pâte noire qu’ils avaient prévu pour nous. Nous sommes les privilégiés de la cérémonie et je ressens cela comme un frein à l’insertion. Les autres invités n’ont qu’à s’asseoir au sol, et ne seront jamais servis, à part, peut-être, les vieux sages. Je suis coupée d’eux sur mon tapis magique, accolée à d’autres peaux blanches et rayonnantes. Mais je voudrais au moins me salir les pieds et aller jouer au cailloux avec les enfants.

Mathieu demande d’ailleurs instamment aux enfants, après qu’on ait fini la pâte, de nous présenter leurs jeux du village. Il nous explique que les journées au village sont encore souvent animées par les jeux des enfants que les adultes se plaisent à regarder en s’esclaffant face à la maladresse naïve des joueurs, ou de leurs chutes, ou de n’importe quel geste, parole, comportement, surprenants, impromptus etc.

Le premier jeu, signifie en Bariba, « le jeu des esclaves ». Deux groupes d’enfants se font face. Il y a un revendeur d’esclaves par équipe. Celui-ci nomme chacun des équipiers de l’équipe adverse par des noms de fruits, d’arbres ou autre. Ces noms sont tenus secrets.
Le revendeur couvre les yeux d’un de ses équipiers avec ses mains et appelle quelqu’un de l’autre équipe qu’il a baptisé lui-même. Mettons que « Mangue » soit appelé, celui-ci doit se lever, traverser l’espace vide entre les deux équipes et toucher l’épaule de l’enfant dont les yeux sont couverts puis aller se rasseoir. Une fois assis, son équipe et lui-même se mettent à taper des mains et chanter une chanson dont les paroles me sont mystérieuses, alors qu’on découvre les yeux de la victime. Pendant la chanson, la victime doit retrouver dans l’équipe qui lui fait face et qui est en train de chanter, son agresseur. S’il le retrouve (parce qu’il a reconnu son parfum, sa manière de marcher, son souffle, sa voix, son rire ou simplement par chance), « Mangue » est fait esclave dans l’équipe de la victime. S’il échoue, la victime devient l’esclave de l’équipe de Mangue et ainsi de suite, jusqu’à avoir exterminé toute une équipe.

Il est intéressant de noter que j’ai demandé aux enfants de mon groupe du soir, à Parakou, de me refaire ce jeu. Il ne le connaissait qu’en langue française et la thématique de l’esclavagisme y a totalement disparu : le revendeur est une maman. Et le jeu lui permet de récupérer pleins d’enfants. C’est très gentil !

Un autre jeu consiste à faire une ronde. Une personne est désignée pour aller au centre du cercle. Une personne de la ronde entonne une chanson et désigne des parties du corps. A chaque membre ou articulation mentionnée, le danseur du milieu doit le tordre et il finit complètement contortionné, mais des contorsions qui restent une sorte de danse rythmée sur les claquements de main de la ronde. A la fin, le danseur finit au sol, fin rompu. Les enfants chantant en bariba, je n’ai pas compris l’histoire que raconte le jeu. Je ne me souviens même plus si, le danseur une fois au sol, se met à chanter, se relève et défie le chanteur qui atout fait pour le rompre.
J’ai également demandé aux enfants de mon groupe du soir de me refaire ce jeu. Ils ne le connaissaient également qu’en français (Parakou est une ville éclectique. Sur 10 enfants, il y aura peut-être quatre ou cinq dialectes différents. Le français est dans ce cas un vecteur de lien entre les enfants d’ethnies différentes qui ont été assemblés par le biais de l’école et de la vie de quartier). Cela m’a permis de comprendre l’histoire mais peut-être que, à l’instar du jeu des esclaves, la transposition française a ôté la potentialité cathartique de l’exercice collectif. Le jeu en français se déroule ainsi : le roi tourne à l’extérieur du cercle. LA chanson commence à peu près comme suit « Je suis le roi, je me promène autour de la foret, je vais choisir une reine ». Le roi entre alors dans le cercle et dit « Je choisis la plus belle pour en faire ma reine ». Le roi choisit donc un des enfants de la ronde et il restera face à elle pendant toute la chanson que commence à entonner la reine désignée : « A mon regard, tu ne peux que fermer les yeux (le roi ferme les yeux), baisser la nuque (le roi baisse la nuque), les épaules etc. » , jusqu’à ce que le roi se retrouve genoux à terre. La reine croit à sa victoire quand le roi, soudain se relève et annonce qu’il n’est pas vaincu avant de prendre la place de la reine qui devient roi et ainsi de suite. Une règle d’or : il n’y aura pas d’exclu, même si l’on finit par se lasser du jeu, on prendra la peine de chanter et de taper dans les mains jusqu’à ce que tout le monde soit passé au centre du cercle (cette règle d’or est valable d’ailleurs pour tous les jeux pour toutes les activités de groupe, comme les récitations etc). Et il est amusant de voir que ce jeu leur plaît et peut les tenir en haleine pendant vingt minutes alors qu’il n’y a aucune part d’aléatoire. L’histoire est connue d’avance et il n’y a pas d’espace pour l’événement, la prise d’initiative du roi pendant son humiliation, le refus de la reine : le début, le déroulement, la fin seront, chaque fois invariablement les mêmes. Le seul changement introduit : les différentes personnes qui, à chaque tour, endossent les rôles du roi et de la reine. Carnaval !

29 juillet 2009

VOYAGE DANS LE GRAND NORD (I)

Publié par ameliabrechet dans Non classé

 

  

Je me suis rendue au nord du Bénin, samedi 18 juillet 2009, visiter mon amie Cécile et voir du pays. Besoin de m’échapper de l’air pesant de la ville.

Voyage en bus climatisé jusqu’à Kandy (3500F). Explosion d’un pneu en cours de route, comme un coup de feu. Une hôtesse a été employée par la compagnie de bus. Quelle est sa fonction au juste ? Je ne sais pas vraiment mais elle avait la verve d’une parfaite animatrice et promotrice:

« Bonjour tontons, bonjour tanties (attend la réponse).

Bonjour Tontons, bonjour Tanties (quelques réponses, beaucoup moins enthousiastes et véhémentes que les tallons pointus de cette belle demoiselle). Bon ça peut aller.

Tout d’abord un immense merci à vous pour avoir choisi Intercity Lines. Grâce à vous j’ai le manger aujourd’hui et je l’aurai encore demain si vous restez fidèle à la compagnie. Donc surtout Madame, Monsieur, voyagez toujours avec Intercity lines. La meilleure compagnie et celle qui me nourrit et me permet de ne pas trop me soucier pour demain.

Je vais vous demander surtout de m’appeler si vous avez le moindre soucis, la moindre question. Je serai toujours là pour vous et moi-même si j’ai un problème, je sais que vous serez là pour moi, sans poser de question. Parce que c’est comme ça dans la vie Tonton, on s’aide parce que c’est réciproque, n’est-ce pas ?

Avant de vous laisser regarder la télé et profiter du voyage, demandons au Saint Esprit de veiller sur nous pour que le voyage se passe bien, pour que nous arrivions à bon port saints  et saufs ( elle a prononcé la liaison avec le « t » ce qui m’a fait conclure que pour elle l’expression française « sain et sauf » est en fait une histoire sacrée), le Saint-Esprit et le Bon dieu qui nous apportent la lumière chaque jour. Et prions également pour qu’il nous préserve des maladies, Amen. ( le silence des passagers était-il une marque de respect ou d’indifférence à ses propos, je n’en sais rien) »

On a ensuite eu le temps de regarder un « C’est pas Sorcier » sur l’histoire de l’humanité (donc pas de Créationnisme dans l’air) et un documentaire américain sur le 11 septembre, les turpitudes des dirigeants américains et de
la CIA qui auraient pu éviter la tragédie !

 

Les paysages étaient splendides. Du relief enfin ! Des forets ou de grandes étendues relativement arides, parsemées d’arbres que je nommerais volontiers « savane » sans certitude scientifique.

Nous avons beaucoup croisé de Peulhs avec leurs boeufs. Les bergers d’ailleurs étaient majoritairement des enfants ou de jeunes ados, couverts d’un beau chapeau de paille et de beaux colliers et bracelets. Je n’ai pas entendu de remarque haineuse dans le bus à leur encontre.

Finalement arrivée à Kandy, je suis ravie par cette ville qui prend ses aises et son espace. La route n’est pas encombrée de véhicules, les bas côtés sont larges, les clôtures des bâtiments, quand il y a des clôtures, ne dépasse pas la hauteur de hanche… Dès mon premier pas sur la terre rouge du nord, j’ai su que je pourrai y respirer, reprendre le souffle perdu à Parakou. Je demande la direction pour les taxis brousse qui se rendent à Banikoara, à 65 km de là. On m’indique, je marche le long du « goudron » (c’est comme cela que l’on nomme les routes goudronnées. Il y a deux autres sortes de routes nommées « le pavé » et, dernier standing « terre rouge »). Je finis par m’apercevoir que deux passagers du bus me suivent. Ils vont à Banikoara aussi.

L’un d’eux, un jeune étudiant, a des amis motards qui doivent s’y rendre aussi et qui nous proposent de nous embarquer. Son second émet des doutes sur la gratuité du service mais l’étudiant le rassure de suite avec l’argument imparable : « Ce sont des amis ». Et en effet, j’ai enfourché une belle moto et en une heure de temps, alors que la nuit tombait, nous sommes arrivés à Banikoko. Ma moto seulement en fait. Car les autres derrière ont eu un accident et on mit trois heures à être secourus pour être menés à un centre de santé et recevoir des soins. Le lendemain, ils étaient bien vivants et en bonne santé. Quelques bobos seulement.

 

Pour précision, ils étaient derrière nous et leur accident est survenu en fin de parcours, raisons pour lesquelles nous n’avons rien vu, rien entendu et que, puisqu’ils apparaissaient au rétroviseur jusqu’ aux derniers dix kilomètres, nous ne nous sommes pas inquiétés de ne pas les voir arriver. Mon chauffeur suggérait la panne. Nous avons attendu, attendu… Je tenais au moins à dire merci à l’étudiant pour ce filon en or. Mais finalement, le Monsieur m’a déposée

au maquis Basilique où m’attendait Cécile depuis deux heures, avant d’aller inspecter la route à la recherche de nos disparus.

 

 

 Le maquis est un bon maquis comme je n’en ai pas encore trouvé à Parakou. La musique est forte et se partage entre gros hip-hop, zouc love et coupé décalé. L’espace est protégé. Les gens boivent des bières, du pastis (mélangé à la bière), la lumière est insuffisante pour distinguer précisément les clients. Une salle cachée est réservée pour la danse. Elle est grande et quasiment vide. Le seul meuble est en béton et c’est un bar américain dépourvu de barman et d’alcool. Une petite ampoule rouge éclaire la totalité de la pièce. L’une des enceintes extérieures est déplacée à l’entrée pour nous arroser de basses et de décibels. On danse et plutôt bien, et plutôt longtemps. La fête enfin. Des leçons de coupé-décalé par Lucien. Des levés de jambe en syncope,des sauts impromptus, des bras hélicoptères ou hachoirs mais toujours une étonnante rigidité de la globalité du corps. Les épaules restent généralement bien coincées, tout comme les hanches, les fesses…

 

On finit par se lasser au moment du zouc-love, danse assez pauvre pour ce que j’en ai vu, peut-être transposable au slow, qui consiste en un accolement des bas-ventres des deux danseurs, puis d’un transfert de poids répétitif de la jambe gauche à la jambe droite, sensé entraîner un faible mais perceptible mouvement de bassin. Tourner en rond n’est pas nécessaire.

 

Rentrer dormir en moto dans la case de Sura, Cécile et Haïke. Pose de la moustiquaire une attache et gonflage automatique de mon matelas. Dimanche calme. Siroptage de Cocas, sodas et autres boissons au maquis « 
la Cantine » à l’ombre du Neem (orthographe inconnu de cet arbre). Le chef de famille de la courée m’invite à manger la pâte de mil avec lui. Il travaille à la mairie, commence un discours misérabiliste sur sa situation et comme
la France doit être un havre formidable pour l’intelligence humaine et ses potentialités. Il semble qu’il soit coupé court par mon silence et mon maladroit « vous savez, ce n’est pas ce que vous pensez, et surtout pas comme ce que l’on veut que vous croyiez. » Le dîner continue, plus simplement, sur des thèmes familiaux, sur la journée etc.

 

 

Se coucher tôt. Demain c’est le premier jour de la fête des ancêtres organisée par le maître de stage de Cécile et Haïke.

Les filles, à 20h, ont récupéré leurs tenues confectionnées spécialement pour l’occasion chez la couturière. Quatre filles blanches et deux jeunes hommes noirs seront vêtus du même tissu (Cécile, Haïke, Caroline et Anna pour les européennes, Sura et Lucien pour les béninois). Sura et Lucien les feront faire à la dernière minute demain matin entre 7h et 9h. Ils peuvent se permettre de bousculer la couturière dans son travail parce qu’ils la connaissent, mais je n’ai pas réussi à découvrir pourquoi il était avantageux d’attendre ainsi le dernier moment. Je suppose qu’il y avait un avantage, (l’avantage financier me semblant le plus probable).

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